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Feuilleton (10) : Ecrivain d’amour

icone auteur icone calendrier 18 février 2005 icone PDF DP 

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Mon feu, mon Lointain,
En un mot comme en cent, je suis au septième ciel. Cette cure de bains à Abano a rallumé mes sens, elle les a roulés, entortillés, bistournés, tirebouchonnés, dessus dessous, les propres et les figurés, les uniques et les communs, le dictionnaire n’en ferait pas l’inventaire tant j’ai eu de joie à les exercer tous. Sur une dizaine de nuits, je n’en aurai passé qu’une dans mon lit. Ma chambre d’hôtel, un single hors de prix, n’aura servi qu’à donner le change. Le «qu’en dira-t-on» vaut bien quelques sacrifices financiers, ce n’est pas toi qui me démentiras, la collection des cadeaux rapportés de tes escapades avec la Julie des Tuyaux en témoigne suffisamment !
A ce propos, et avec le recul, je considère que le bracelet en or de ta tromperie inaugurale représentait une dépense exagérée. Nous n’étions pas riches à l’époque. Nonobstant, ce bijou ne m’a pas quittée depuis. Pas plus que la croix huguenote de ta fumeuse «Retraite aux sources du protestantisme». Les dons moins personnels ont terminé leur carrière dans diverses ventes de charité. Dans l’ordre chronologique, il y eut : le couteau électrique (printemps 87), la nappe brodée au point de croix (mai 1990), le saladier monté au tour de Taizé (automne 1993) et les quatre bols en grès de Chapaize (Vendanges et Partage, septembre 1996), la fausse icône copte d’Egypte (Rencontres Îcuméniques, hiver 1998) et la rose des sables d’Eilat (Pèlerinage au berceau des religions monothéistes). Enfin, cerise sur le gâteau, le robot ménager universel (mais non apostolique) presque neuf et durablement méprisé par ton Alice gâche-potager.
Tu voudrais rectifier un détail, mon feu ? Cause toujours, je suis sourde. Et morte de fatigue, courbatue de pied en cap, je n’imaginais pas que le corps féminin ait autant de muscles à disposition. Et les fesses, et les cuisses et le ventre, et le dos ! Ah, ah ? Alouette, je suis remoulue, alouette je suis rétamée ?
Oui, je dois le reconnaître, ce Philippe Laporte est renversant. C’est un homme plein de ressources et de qualités insoupçonnables. Reconstituant, roboratif, il devrait être prescrit d’office par la Faculté aux ménagères de plus de cinquante ans, en lieu et place du traitement hormonal de substitution. Pour toi, Laporte n’était qu’un collègue sympathique, un brave camarade «qui aurait adoré se marier et avoir des enfants, mais le pauvre n’a pas beaucoup de succès auprès des femmes, et son physique de débardeur n’arrange pas ses bidons ? ».
Prends note ici, mon Aveuglé, qu’une fois sa robe de ministre balancée aux orties, ton confrère est très présentable, glabre et poilu où il faut, l’épaule accueillante, le torse généreux, le jarret solide et élégant. Au fond, à y réfléchir, de ton vivant, tu étais jaloux de lui et de sa liberté de célibataire. Tu craignais qu’il me plaise et, partant, me séduise. Si, si, souviens-toi ! On ne l’invitait jamais à l’improviste et surtout jamais seul. A chaque coup, il fallait que je joue les entremetteuses, que je ratisse la campagne environnante pour lui dégoter une compagne de table «intelligente, fine, goûts simples, âge en rapport, et plus si affinités ?».
Ta sollicitude à son égard m’apparaît aujourd’hui comme une duplicité de plus, mon Allongé. Et une incitation caractérisée à la luxure, par-dessus le marché : par ta faute, que tu le veuilles ou non, il aura couché avec la moitié de nos protégées juste pour nous être agréable. Ont fricoté dans sa casserole (et dans le désordre) : Daisy Jeanmairet, Rita Jolissaint, Emmanuelle Terrini, Sophie Regard (la fille de ta cousine de Fully) et la pulpeuse Marie-Laure, de Frères de nos Frères. N’oublions pas non plus, deux semaines avant ton Grand Départ, l’énergique Myriam, cheffe d’un projet d’adduction d’eau potable au Burundi, une ravissante blonde, situationniste tendance sensualiste. Bref, un cheptel impressionnant, qui ne comptabilise pas les conquêtes privées de ce «pauvre vieux Philippe», une douzaine de spécimens dont je suis l’aînée et de loin la moins expérimentée, Laporte n’a pas manqué de le souligner. «Négliger à ce point l’éducation d’une épouse, ce Jean-Paul Wermeille, paix à ses os blanchis, était un bonnet de nuit fini !»
Ton collègue en était gêné pour toi, mon Eteignoir. Il te tient définitivement pour un feignant de première, et m’en veut quand, volant au secours de ta mémoire, je te cherche mille excuses. Quand je lui oppose, par exemple, que dans ton jardin et pour nos légumes, tu te crevais à la tâche. «Ton Wermeille ne se donnait vraiment que dans ce terreau-là ? Notre Seigneur lui avait sans doute ordonné : Produisez en quantité, et les Restes vous Surgelez ? Pardon, Alice, je t’ai choquée ! Viens sur mon cœur, mon austère, ma jachère, ma fraîche défrichée, que je creuse tes sillons. Viens, ma moisson, viens mon verger, que je t’arrache les pommes avec les dents ?»
ï mon Dieu, lui aussi ! Cette imagerie agreste, ces métaphores «Eden et Verdure» ! La peste soit du Cantique des Cantiques, mètre étalon du vers galant judéo-chrétien ! Sont-ils donc tous frappés, nos amoureux bergers ? Faudra-t-il que je fuie, que j’abjure ma foi, que j’aille aux Esquimaux me frotter le nez, le dos ?
Mais tu ne m’écoutes plus, mon feu. Je t’entends vaguement commenter mes dires face à l’assemblée de tes co-défuntés :
– Mes chers suaires, ne prenez pas ce qu’elle débite au pied de la lettre, ma veuve est mythomane, elle affabule à longueur de page, ses élucubrations, je les subissais moi-même des soirées entières. Mais au lit, c’était souper-ceinture sous la bure et calme plat sur le matelas. Ma femme était devenue mon livre de chevet, ma bande dessinée, ma ligne claire. Notre fille Jeanne était accrochée pareil, elle ne s’endormait qu’après la fin du conte vespéral. Ma veuve en inventait des kyrielles tout exprès pour elle, avant de les transcrire dans de gros cahiers noirs. Allons, Alice, raconte ! Ma jalousie est morte avec moi, mais ma curiosité demeure. Je t’en prie, récite-nous la Geste d’Abano, les bains de boue et les leçons d’amour du Professeur Laporte. (à suivre)

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