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Feuilleton (9) : Ecrivain d’amour

icone auteur icone calendrier 4 février 2005 icone PDF DP 

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Oseriez-vous affirmer, Feu Wermeille, que votre
épouse Alice était frigide ? Quel toupet ! Le rouge me monte aux joues,
je fulmine intérieurement et ma colère est si douloureuse qu’au mépris
de mon éthique professionnelle, je perds le sens des convenances.
Apprenez, Cher Monsieur, qu’il n’y a pas de femmes frigides. Les hommes maladroits, eux, encombrent les alcôves !
Les
larmes me submergent, mon Trépassé, tu t’alarmes, tu te lèves, tu me
serres contre toi, je me calme et tu t’enhardis, tu me mignotes les
bras, tu me caresses les hanches, je tremble de ton souffle dans ma
nuque. Que tu es séduisant, mon Revenant, la mort te sied à merveille,
ta grande silhouette courbée sur moi, ton visage penché sur le mien,
j’adore ton teint laiteux, tes oreilles d’albâtre, et ce regard
d’étincelle, cet œil fou, mon Endormi, ma parole, voilà que ton désir
s’allume, j’ai détaché mes cheveux, un fleuve sauvage coule sur mes
épaules, j’ai vingt ans, je suis parée, prête à quadriller le pays, à
pied, à cheval, vite, vite, pour me guérir, une belle histoire d’amour
en pansement !
Ah ! non, pas toi, mon vieux Tison. Là, vraiment, tu
exagères ! Tu n’as aucune façon. Tripoter ainsi une veuve fraîche
éclose, une demi-heure à peine après avoir fait sa connaissance !
Laporte jugerait cette attitude inqualifiable. Avec lui, vois-tu, je
suis encore sous garantie, pas un geste déplacé, des baisers fraternels
sur la tempe, des poignées de main franches, le langage direct de la
camaraderie. «Alice, je ne cherche pas une assistante, je ne veux pas
que vous me secondiez, je veux seulement vous épouser. Je ne vous
brusque pas, je compte avec le temps, ce vulnéraire universel ?» Ton
collègue est un gentilhomme, un soupirant à l’ancienne. Chiche que
j’accepte son invitation à Abano ?
Madame Merveille, nous n’avons
pas avancé d’un pas, ni écrit une ligne, or je suis venu pour une
lettre, une lettre vitale, et pour moi et pour ma veuve. Je dois lui
communiquer mes instructions pour la maison de Neuchâtel, elle n’a pas
la notion des affaires, elle va se faire rouler ?
Mon feu Brandon,
ne t’inquiète pas, la maison est vendue, et bien vendue, je me suis
occupée de tout avec l’aide du notaire. Revenons au réel motif de ta
visite. Le nom du pasteur qui t’a succédé à la Cure ? Prépare-toi au
pire, mon tendre Bûcher. Dieu ne t’aura pas épargné, il ne t’aura pas
accordé le moindre rabais sur l’épreuve. C’est une âcre cuvée que le
Calice du Patron, lorsqu’il est destiné aux plus estimés de ses
ministres !
On n’est pas sans savoir, en Haut Lieu, que la vague
rose verte a déferlé, lessivant et tourneboulant jusqu’à votre
honorable Congrégation. Après plusieurs semaines de remplacements
erratiques, ton successeur a enfin été nommé. Il s’agit du pasteur
Rochat, oui, le député écologiste, tu m’as bien comprise. Marié ? Et
comment ! Avec une de ces femmes teinte au henné, toujours en jupe
indienne et sabot suédois. Le parfait couple baba recyclé new age, ravi
de quitter sa banlieue bétonnée, adepte de l’agriculture naturelle et
projetant de vivre en autarcie sur nos tourbières.
A peine installés
à la Cure, leurs trois moutards ont investi les plates-bandes de
derrière pour y jouer au ballon. Rasées, tes fougères royales. Etêtées,
tes roses Meilland, écimées tes tagettes odorantes. Déchiquetées les
corolles lilas de tes vendangeuses, bousillés les massifs de bruyère !
Oui mon feu, je te l’annonce avec tristesse, tes dix années de
maniaquerie horticole ont été sacrifiées sur l’autel de l’Enfant Roi.
Une
chose est sûre pourtant, et ceci devrait mettre un peu de Baume
Tranquille sur ta fierté martyrisée, au village le pasteur Rochat
prêchera dans le désert. Nos fidèles paroissiens, le dimanche, ne se
rassembleront plus au temple. Ils se presseront, narquois, autour du
jardin potager de ton épigone. Le doigt sur la tempe, ils dénigreront
ses dissuasifs à limaces tout en inventoriant les trous dans ses
scaroles. Ils se bidonneront devant les poireaux bonzaï, se gausseront
des céleris baveux et des épinards mités. Puis ils s’en iront au café
déboucher des bouteilles d’Auvernier, ils trinqueront à la santé, à la
gloire et au souvenir ému du pasteur Jean-Paul Wermeille, maraîcher de
génie et cultivateur de parade.
Mon pauvre feu, tout cela est si
triste, j’aurais tant voulu te consoler. Mais tu t’es enfui, piqué au
vif, laissant derrière toi un sillon de parfums douceâtres, cire chaude
et couronnes mortuaires. Tu as réintégré ton altitude, et tu finis de
décolérer sur ton nuage. Moi je suis restée longtemps à rêvasser. Puis
j’ai réchauffé le café et englouti deux tartines avant de reprendre mon
boulot.
Ah ! Si tu pouvais me voir, trônant à ma table, le dos
ergonomiquement calé, le halo de ma lampe en auréole ! Je me délecte de
l’ambiance studieuse qui règne ici dès que je pose le pied sur la
moquette de mon bureau. Je suis littéralement cernée d’utilitaires
prestigieux, encyclopédies, dictionnaires, glossaires, je m’épanouis à
merveille dans ce biotope-là. Gloseurs, prosateurs, essayistes,
polygraphes, voilà mes gardes du corps ! Ils ont de la défense et de
l’attaque, volent à mon aide au premier doute, à la plus petite
hésitation. Amoureusement, je lis, j’annote, je paraphrase sans
vergogne. Et parfois je me lance, j’invente et je crée à mon tour.
Encore trop rarement cependant. A mon âge la mémoire longue est une
entrave et l’esprit résiste à l’imaginaire.
En attendant mieux, je
suis donc écrivain public, comme les filles sont publiques. On me paie,
je m’exécute. C’est un métier exténuant. Alors bonsoir, bonne nuit,
Monsieur mon Feu, et que Dieu vous dorlote ! (à suivre)

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