Mode lecture icon print Imprimer

Feuilleton (8) : Ecrivain d’amour

icone auteur icone calendrier 21 janvier 2005 icone PDF DP 

Thématiques

Deux jours de silence ! Tu n’auras pas résisté
longtemps, mon feu. Tu crèves d’envie d’en savoir plus sur ce curieux
métier et mon nouvel appartement. C’est une idée fixe, ma parole ! Bon,
d’accord, aujourd’hui par miracle j’ai deux heures devant moi, je
t’invite à une visite guidée. Voici le chemin. A la page six du plan de
la ville, en coordonnées G7, tu repères la rue de la Cathédrale. Tu
t’arrêtes au numéro 44, devant la vieille bâtisse grise. Attention,
l’ascenseur est en panne. Au premier étage, tu noteras la plaque dorée
de l’Office des Poursuites. Si tu croises un de leurs fonctionnaires tu
soulèves haut ton chapeau et tu t’inclines, ils sont très susceptibles
à l’Etat, et moi qui baigne dans le privé jusqu’au cou, je tiens à
soigner nos relations de voisinage. Tu grimpes trois étages de plus, tu
te retrouves sur le palier, tu reprends ton souffle et tu sonnes. Je te
laisse poireauter un peu, le temps de t’identifier à travers mon judas.

Entrez, je vous prie. Veuillez excuser cette légère odeur de poisson,
mon défunt mari n’en mangeait pas, moi j’en raffole. Chez Alice, le
maquereau est roi ! Allons dans mon bureau, on y sera plus tranquille.
(Tu remarqueras que je m’adapte à tes goûts : les clients habituels je
les reçois à la cuisine, la banalité domestique engage mieux à la
confidence)
– Quel panorama vous avez là ! Sublime, le lac bleu
d’azur, et ces toits de briques rousses, on se croirait en Toscane ! Et
tous ces pigeons ? Je te coupe de suite le sifflet poétique :
– Des tourterelles turques. Très envahissantes. Elles me voilent le ciel. La volière est pleine, Monsieur !
– Vous me paraissez fort en verve, Madame Wermeille. Et quelle allure !
«Merveille», cher Monsieur, Alice Merveille. C’est écrit sur la porte.
Mais
tu as raison, mon feu, depuis ton Départ, j’ai pris dix ans, dix ans de
moins ! Les hommes me regardent, les femmes me détaillent, je suis de
retour sur le marché, c’est une révélation. Je me suis rendue plusieurs
fois au village depuis l’enterrement, les réactions de nos anciens
paroissiens m’ont suffisamment édifiée. C’est simple : ma fadeur les
mettait en confiance, mon éclat les désarçonne. Ils m’en feraient le
reproche s’ils avaient le courage. Heureusement leur avis a cessé de
m’émouvoir. Que dis-tu ? Mes petits vieux du Foyer, mes protégés du
Home des Myosotis ? Je crains que leurs noms se soient effacés de ma
mémoire, comme s’ils étaient des soldats inconnus de la Grande Armée.
Je ne les pleure pas, d’autres armées défileront, piétineront leurs
cadavres.
– Je boirais volontiers un café ?
Mon Dieu, je t’avais
oublié, mon feu. Tu m’attends là-bas, seul dans le bureau, tu demandes
si tu peux m’aider, toi qui ne soulevais pas une cuillère de ton
vivant. Pendant que je dispose les tasses sur le plateau, tu parles, tu
parles, tu meubles le silence, tu le garnis du tissu de tes discours,
tu le drapes d’un rideau de paraboles. Tu n’as guère changé. Ces
phrases en tampon sur le vide, tu t’en régalais déjà en chaire et en
civil.
– Pur Arabica, chère Madame, un nectar ! Décidément, mon veuvage adoucit tes mœurs. Radieux, tu expliques :
– J’ai eu votre adresse par Charles Jeannerat. Le pauvre bougre, une disparition si subite !
Tu
me fais rire, mon Sépulcral. Alice, veuve rieuse, c’est le pompon ! En
somme, lorsque tu t’animes, tu n’es pas si mal de ta personne,
approche, que je te reluque plus sérieusement, que je me replonge dans
mon manuel d’anatomie, que je te feuillette de l’introït à l’index. Tes
mains d’ivoire sont d’une élégance ! Et ton torse de marbre veiné, une
friandise ! Tu me sembles avoir acquis une allure androgyne, et tes
yeux ont une mobilité étrange. C’est que, vois-tu, on ne t’a pas
enterré assez profond. Ta veuve a encore une satanée miche de pain sur
la planche !
– Les trépassés, Madame Merveille, sont des personnages singuliers, leur état leur confère des privilèges de caméléon ?

Cher Monsieur, exposez-moi plutôt l’objet de votre visite, j’ai une
pile de courrier à liquider, moi, les congés sabbatiques, c’est dans
sept ans et dans la Bible.
– Vous travaillez beaucoup, c’est
indéniable. Votre mari n’avait-il pas prévu ? ? Il avait pourtant
hérité d’une splendide propriété, aux alentours de Neuchâtel, vous ne
l’avez pas vendue ? Et si je puis me permettre, la question me brûle
les lèvres, savez-vous qui lui a succédé, à la Cure, au village ? (Tu
grilles, mon brasero, tu voudrais le récit de la passation de pouvoirs
? Patience. Pour l’instant il vaut mieux que je te ménage, je te sens
le cœur lourd et chargé d’amertume)
– Venons-en au fait, je suis écrivain public, avez-vous besoin de mes services ?

Evidemment, aurais-je parcouru ces années-lumière pour des vétilles ?
Voici mon affaire, en deux mots. Ma femme est sur le point de me
tromper, chère Madame. Avec un de mes collègues. Quel manque
d’imagination, hein ? Or je suis possessif, moi, je suis un autocrate,
si vous préférez, je ne me puis me résoudre à «dételer» complètement.
L’essentiel est ailleurs. Sachez-le, ma veuve est une infirme de
l’affectif, elle souffre d’abandonnite, elle m’a empoisonné la vie avec
ça et serait bien capable de me gâcher le sommeil éternel si je ne la
surveillais pas de près. Et puis son Pasteur Bis ne tardera pas à
cerner son vrai caractère. Les premiers élans passés, il se cassera le
nez, lui aussi. Oui, Madame Merveille, ma veuve est ?comment le dire ?
Abstinente ? Ne ricanez pas, Madame, l’anaphrodisie, ça existe ! (à
suivre)

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/7949
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/7949 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Les commentaires sont fermés.