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Feuilleton (7) : Ecrivain d’amour

Salut à toi, âtre endormi ! Tu boudes ? Ma dernière lettre t’aurait-elle fâché ? Si c’est le cas, tu pourrais me le dire clairement. Tes silences me sont pénibles, cet aveu devrait te suffire, non ? Mon travail est astreignant, la clientèle se bouscule au portillon et c’est à toi que je consacre mes quelques instants de liberté, tu n’as pas l’air de t’en rendre compte !
La principale nouvelle du mois, c’est l’achat d’un ordinateur surpuissant. Tu te rappelles, mon feu, il y a vingt ans, mes débuts face à ton minuscule Macintosh, j’avais suivi des cours du soir et médusé mes petits camarades par mon enthousiasme. A la fin, le professeur ne professait que pour moi. «Ah, donnez-moi des élèves comme Alice et je vous informatise la terre entière, bénévolement ?» Actuellement, même secondée par le Convivial en question, je suis submergée, à peine le temps de sortir au ravitaillement.
Laporte en pâtit plus que moi. Il souffre le martyre à m’attendre et à m’espérer. La vérité, mon feu, c’est que ton cher collègue est fou amoureux de ta veuve. Il rêve pour nous deux d’une cure thermale à Abano. Chaperonnés par le Docteur Jeandroz et son épouse ! Au programme : bains le matin, visites de Vierges à l’Enfant l’après-midi, excursions à Florence et à Sienne. Je te l’avoue, je suis tentée. Nous logerions dans un trois étoiles réputé, ça me changerait de nos modestes «pensione». Reconnais qu’à part notre lune de miel à Venise, tu m’offrais rarement le meilleur choix, tu réservais la crème de l’hôtellerie pour ta Julie Cachelin, ne te fatigue pas à le nier, elle m’a tout déballé.
Mon feu, serais-je victime d’une hallucination auditive ? Non, c’est bien toi, tu es de retour ! Mais je te sens d’assez méchante humeur. Je devine pourquoi, va ! Tu m’en veux au sujet de ta Julie Des Tuyaux, parce que je l’ai rencontrée, alors que toi tu ne la vois plus. Tu ne loupes pas grand-chose, rassure-toi, elle est pitoyable, ta virtuose. Je te raconte ?
Figure-toi qu’elle s’est annoncée ici par téléphone, oui, un rendez-vous officiel chez Alice Merveille, l’écrivain public. Elle est arrivée en retard, amaigrie, l’œil rouge, un lapin albinos. Elle est en pleine dépression et consulte en ville deux fois par semaine. Elle s’est s’apitoyée sur son sort, elle a couiné, elle a clapi, elle m’a cassé les oreilles (et les pieds). La pauvre n’a pas décroché le beau rôle, je suis d’accord. «Quand les maîtresses perdent, elles perdent» c’est signé Alice. En résumé, ta Toccata est une ratée intégrale. Trente-huit ans, pas d’enfant, secrétaire communale sous-payée, organiste déplorable, cible de tous les lazzis, remplacée au lendemain de tes obsèques par le jeune Eugène Galland. Un velours pour l’ouïe, celui-là. Ah ! le plaisir ravivé des cultes d’enterrements, on se les taperait juste pour savourer la différence, et les morts ne manqueraient pas de réclamer un bis. Je suis féroce, je suis atroce ? C’est que, je le confesse, les malheurs de Julie m’esbaudissent les fesses.
Et puis, autant que tu le saches très vite, mon feu, je ne t’aime plus. Absolument plus. Tu ne me crois pas, tu te détournes ? Tu prends ton air pincé, tu lèves les bras au ciel et tu déclames aux nuages: «Souvent les veuves d’équipage lancent des albatros, vastes oiseaux volages, sur les mers de douleur qui étreignent leur cœur. Elles s’égarent, elles se leurrent ?» Tiens, tiens, voilà ta veine littéraire ressuscitée ! N’avions nous pas évoqué ensemble à ton propos une sorte de folie versificatrice ? Serait-ce contagieux, y a-t-il un vaccin ?
Il n’empêche, je te le répète, je ne t’aime plus. D’ailleurs, aimer, tu n’avais que ce mot à la bouche, tu t’en gargarisais le matin, tu t’en désinfectais le soir, tu le monopolisais. Ah, le beau cartel de l’amour universel ! Aimer les uns, aimer les autres, il n’y aurait que vous, la Confrérie des Bergers, pour ce savoir-faire là ? Evidemment, vous aviez vos alibis professionnels, vos pauvres, vos handicapés, vos chômeurs, vos réfugiés, vos clandestins. Délaisser vos femmes et vos enfants vous devenait aisé. La conscience en repos, vous pouviez nous sevrer à loisir. Gare cependant si nous envisagions de changer de crémerie, vous nous pistiez derechef sur les sentiers de l’observance.
Souviens-toi d’Irénée, le pasteur du Sénégal. Son sourire astral, ses yeux de savane brûlée. Il m’attirait, il m’émouvait, et ça, tu n’as pas supporté, tu as sali sa réputation auprès du conseil synodal, au village, partout, et ton frère africain a recouvré illico son statut de frère inférieur. Je t’ai haï à ce moment-là de ma vie. Rentré au pays plus tôt que prévu, mon doux ministre m’a écrit une dizaine de lettres. Ah ! Si Jeanne avait été plus âgée, si je n’avais pas eu peur de l’inconnu, si j’avais eu le courage de t’affronter, d’esquiver tes coups et de te les rendre !
Oui, car tu me frappais, mon feu, dans ta blanche rage. Et, j’en ai honte pour moi, je ne me révoltais pas. Cet esclavage consenti, en l’exposant ainsi, en le révélant à mes propres yeux, j’en réalise soudain l’ampleur, je ressens à nouveau l’angoisse sourde dans laquelle je vivais, rachetée il est vrai par le bonheur ineffable de tes repentirs. «Pardonne-moi, Alice, c’était plus fort que moi, je ne recommencerai plus jamais, je le jure sur la tête de Jeanne ?» Et cela à genoux devant moi, sanglotant dans mes jupes.
Comment, j’invente ? Et quand cela serait ? Je t’avais averti, mon Tison, c’est moi qui dicte les règles du jeu, j’ai tous les droits, la barbe soit peignée de tes scrupules véristes. A quoi bon le réel ? Je crée et je recrée mes personnages, je les vampirise à ma guise, je suis écrivain, écrivain d’amour qui plus est, alors la jalousie, les fantasmes, c’est mon hamburger quotidien, mon grand Ordinaire. Tu n’aurais pas voulu que je te la copie conforme ? Tu n’as rien, strictement rien d’un personnage de roman, en pasteur romand. Que dis-tu ? «Dans ces conditions» tu n’as plus envie de me lire ? Vraiment ? (à suivre)

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