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Feuilleton (5) : Ecrivain d’amour

Mon très regretté, je suis passablement essoufflée, j’arrive du dehors, j’étais au cinéma avec Laporte. Il pleut des hallebardes, je voulais appeler un taxi, mais pour une si petite course j’ai renoncé. Philippe tenait à me ramener, on a couru, il n’a toujours pas de voiture, le pauvre brandissant mon parapluie à bout de bras, essayant vainement de m’abriter. Tu sais qu’il est charmant, ton ami, et d’une parfaite galanterie ! Le genre d’animal en voie d’extinction qu’on devrait protéger, empailler et exposer dans un diorama.
Quel cinéma, quel film, tu te figures peut-être que j’ai le loisir de répondre à tes questions, il est minuit et demi, j’ai une montagne de courrier à liquider et tu voudrais que je te détaille mes nouvelles activités ? Tu brûles les étapes, mon Brasier, ça pourrait m’indisposer, songes-y. Remarque, au fond je suis très touchée par l’intérêt inhabituel que tu portes à mes allées et venues. Va pour le déménagement de Jeanne.
Ce fut précipité. Que dis-tu ? J’aurais moi aussi quitté la Cure un mois après ton Départ, tu en es persuadé ? Comment as-tu deviné ? Il aura donc fallu que tu meures pour que mon existence t’importe un tant soit peu. C’est vrai, je te sens préoccupé de moi et ça me ravit, depuis le soir de nos retrouvailles tu me surveilles, tu analyses mes réactions, tu recoupes, tu visionnes, tu déduis, ah ! que n’as-tu exercé tes subtils talents de détective auparavant.
Dans ce domaine j’aurais pu te servir de modèle. Rappelle-toi au village, les bisbilles, les manigances, les haines entre familles, les réconciliations, n’est-ce pas moi, ta fidèle Alice, qui traquais toute information utile, qui te rapportais le moindre cancan ? J’étais ton indicatrice, ta courroie de transmission, je préparais même tes visites à domicile ! Sans moi, tu aurais pu fermer boutique. Dommage, si tu t’étais investi un minimum, nous aurions rassemblé le troupeau tout entier. Avec le recul, cependant, je m’explique mieux ta désaffection progressive. L’âge venant, tu avais perdu le goût de convaincre, le feu sacré en toi s’était éteint. Tes ouailles ne te captivaient plus. Quant à Dieu, La Trinité, la Grâce, la Conscience, la Révélation, tu avais fini par t’en ficher royalement, à quelques mois de ta retraite tu ne songeais plus qu’à jardiner en paix. Ah ! ‚a oui, tes poireaux étaient bien alignés, tes plates-bandes bien sarclées et la Julie Cachelin bien binée.
Voilà, j’ai réussi à te choquer ! Je parie qu’une fois de plus tu me juges vulgaire. D’ailleurs tu te servais constamment de cet adjectif de droite. Oui, de droite, pourquoi t’insurger ? Tu étais viscéralement de droite, mon vieux, ce n’est pas un péché, un chrétien de droite est encore un chrétien, que je sache. Pardonne-moi, je suis énervée, la faute à Laporte qui me poursuit de ses demandes en mariage. Je rigole doucement, tu imagines, deux pasteurs à la file ? Je n’y survivrais pas.
Bon, le déménagement. Jeanne débarque d’un camion, encadrée de deux mastards, torse nu et couverts de tatouages. Sans daigner venir me saluer, elle se met à débarrasser sa chambre de jeune fille, celle qu’elle nous avait supplié de garder en l’état pendant son stage de langues, celle que nous avions condamnée, privant ainsi nos hôtes de son usage. La troupe envahit la maison, Jeanne m’adresse un vague signe de la main au passage, avant de donner ses instructions. Serviles, ses sbires s’exécutent comme s’ils avaient répété la scène à l’avance. Jeanne possède une autorité si naturelle qu’on pourrait penser que le droit divin a été inventé à son intention. Au demeurant, c’est fou ce qu’elle te ressemble, elle a repris ton flambeau, elle imite tes gestes et tes attitudes à s’y méprendre, étale une assurance pareille à la tienne. Moi ? Elle m’a rayée de sa carte de visite, je ne suis plus sa mère, mais ta veuve, uniquement.
Elle emballe les couverts en argent de ta tante Marie, sous prétexte que tu les lui aurais promis. Je n’ose m’interposer, j’observe, muette, les deux malabars caler les coffrets rembourrés dans des cartons à bananes. Puis c’est le tour de la vaisselle, le vieux Limoges dépareillé, «vous ne l’utilisiez jamais.» Pour la porcelaine translucide, les colosses ont des délicatesses d’accoucheuse, Jeanne pourtant ne s’en laisse pas compter, elle inspecte chaque cargaison avec soin. Dans ton bureau, les voici déjà qui s’emparent de ton fauteuil Voltaire. Bientôt, ils vident ta bibliothèque de la collection complète des Rousseau, édition de Genève. Là, c’en est trop, je proteste, ton père me les avait légués nommément dans son testament. Jeanne n’insiste pas, hausse les épaules et fait enlever illico ton poste de télévision.
On s’affaire, on emmaillote, on empile. Le camion se remplit. Jeanne félicite ses hominiens, leur claque les biceps en s’esclaffant, les embrasse goulûment devant l’attroupement de nos voisins. Accourus en nombre, ceux-ci hochent la tête, certains réprouvent, s’indignent discrètement, Jeanne n’en a cure, elle les nargue de ses seins pointés, ta fille aujourd’hui a la poitrine mauvaise, et sous sa frange cuivrée, elle affiche son regard de métal fondu. Secouant sa crinière, elle vient se planter devant moi et déclame, en tragédienne qu’elle est : «Déménage, maman, et au plus vite. Ne reste pas dans ce trou, à mariner dans tes souvenirs. Pour l’argent, le notaire de papa est de bon conseil, tu verras.» Jeanne monte à l’avant du véhicule, s’empare du volant en sifflotant, ses acolytes tassés sur le côté droit de la cabine. Je lui souffle un baiser, elle jure de téléphoner souvent, je feins de la croire.
Alors les voisins, en chœur antique : «Si Monsieur le pasteur voyait ça, Madame Wermeille, votre Jeanne vous dépouille, son père à peine sous terre, et vous ne vous défendez pas !» Qu’ils fassent silence, personne ne peut évaluer ce que mère absout. Jeanne me rend un fier service. Elle me force à endosser un deuil total, comme on dit d’une guerre qu’elle est totale. Mari et enfant disparus, dépêtrée de ma raison sociale, je suis de retour sur terre. (A suivre)

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