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Feuilleton (4) : Ecrivain d’amour

icone auteur icone calendrier 12 novembre 2004 icone PDF DP 

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Ton ensevelissement s’est achevé. Le cortège funèbre se dirige d’un bon pas vers la Cure et les agapes rituelles. L’émotion, ça creuse. Le seuil franchi, le gros de la troupe se précipite sur le buffet préparé par les dames du village dans la grande pièce attenante à ton bureau. Au menu, salades et viande froide, en hommage à la tienne. Moi je n’ai rien pu manger, pas une miette. Mais j’ai bu, j’ai bu à longs traits le pinot gris de ta réserve. Après vingt minutes j’étais pompette, mon feu, ronde à yodler de l’alto dans l’Harold aux Montagnes, ton Berlioz favori. Depuis j’ai conservé cette excellente habitude (pas de yodler, de boire), je picole, mon Asséché, je me rince la dalle quotidiennement, et pas à l’eau courante, je me suis réapprovisionnée, tu n’en croirais pas tes papilles, ma cave ferait cracher d’orgueil trois générations de Chevaliers du Taste-vin. Philippe Laporte m’a fort diligemment conseillée. Lui, le pasteur raseur, le célébrant barbant, il est plutôt drôle et facétieux avec un verre dans le nez. Il prétend qu’à boire en couple, on fait mieux l’humour, c’est vérifié, je t’expliquerai, patience, revenons à tes brebis.
La collation macabre touche à son apogée, la boulangère nous régale d’une tonne de pâtisseries variées, nos invités s’empiffrent. Laporte ne me quitte pas d’une semelle, me pétrit les mains en promettant de veiller sur moi, «jour et nuit si vous me l’accordez», j’accorde, l’œil vague et le foie ralenti. J’ai sommeil, le vertige, je voudrais dormir. A mes côtés, le docteur Jeandroz se goinfre d’éclairs au chocolat. «Mon épouse m’a mis au régime, alors je profite. Ecoutez-moi, chère Alice, si vous déprimez, ce qui serait normal dans votre cas, n’hésitez pas, les antidépresseurs, il serait idiot de vous en priver, vous tenteriez le diable, surtout à votre âge, dans cette période délicate de votre vie de femme, vous voyez à quoi je fais allusion ? Heureusement, vous avez Jeanne, elle vous entourera ?»
M’entourer ? Actuellement, elle n’en prend pas le chemin. Absorbée par son rôle d’hôtesse, elle papillonne de-ci de-là, s’enquiert des souhaits de chacun, remplit l’assiette des invités, puis la leur tend, la fleur aux lèvres. Son instinct de séductrice, son talent de comédienne, elle est irrésistible, tu t’en inquiétais assez, mon feu. A l’église et au cimetière, sa conduite a été irréprochable, mais là, elle se déchaîne. Regarde-la onduler du popotin, sa poitrine en obus sous la robe de deuil. Et ce baisser de jalousies sur ses yeux de velours, magnifique, non ? Aujourd’hui, je peux bien te l’avouer, ta Jeanne a plusieurs amants, et elle n’est pas près de s’arrêter. Oui, j’étais au parfum, je t’ai ménagé, j’ai eu raison. «Fille de pasteur, fille de peu de mœurs.» Ses lits d’occasion sont autant de sémaphores bloqués sur vert, elle commande au trafic, sillonne routes et giratoires sans faiblir. Ta fille est une girouette, mon Immobile, un gonfalon haut dans l’azur, à cent pieds au-dessus de nous, pauvres rampants, vermisseaux du plaisir. Non seulement je l’approuve, mais je l’envie, je m’incline devant sa féminité triomphante, je glorifie son insatiable appétit, pendant que toi, mon Parfait, mon Accompli, tu trépignes sûrement de rage sur ton nuage.
Je bois, je bois, c’est l’heure du naufrage. Ma tête monte en chaloupe, je coule à pic, on m’allonge sur le canapé, je chavire dans les transepts, je me love, les coudes aux tempes, je me retire, je m’exclus. Oh ! Prodige, justement, voici que l’armée des pleureuses lève le camp, indécise procession de chenilles funéraires escortées de leur homme. A peine gris l’homme, la retenue innée, pas d’excès, pas de folie, Monsieur le pasteur détestait les effusions, Monsieur le pasteur était un sérieux, ça y est, miracle, ils ont compris, ils sont partis.
Notre Jeanne, flamme noir et or, beauté sur la terre, raccompagne ton ami Laporte, le Grand Inhumateur, à sa voiture. Poli et prévenant, il est demeuré le dernier (les pasteurs d’ici ont le manuel des bonnes manières greffé dans l’encéphale). Ta fille prolonge leurs adieux au-delà du convenable, il me semble, Dieu sait de quoi ils parlent, de moi certainement, elle qui m’a ignorée tout l’après-midi. Veut-elle me punir de ton Départ ? Je parie deux châteaux Citran qu’elle va m’abandonner dans la semaine, rompre ce cordon ombilical racorni qui l’entrave. Eh bien vas-y, ma douce, romps, déchire, pars et t’envole, ce serait le moment, à vingt-quatre ans révolus, ma fille, le fin moment !
«Il faut que ma mère se change les idées. Qu’elle trouve un job, mais lequel ? Elle n’a pas le début d’une formation. S’occuper des réfugiés ? C’est une idée ça, le bénévolat, il n’y a pas meilleure thérapie que les malheurs d’autrui, parce que de l’argent, elle en aura, vous savez, cher Philippe. Moi ? Je vais déménager très vite, oh ! elle va protester pour la forme, je doute qu’elle ait véritablement besoin de moi ?» Mon feu, pardonne-lui, le chagrin l’égare. Elle a embrassé Laporte sur les deux joues, puis elle est rentrée, s’est engouffrée dans la cuisine, je l’entends qui attaque la vaisselle à la machette.
Non, je n’irai pas l’aider. Repliée dans ton bureau, je cuve mon vin sur le divan, j’allume la radio. Ë moi le choix des programmes, à moi les notes bleues et les voix noires. Quoi, le jazz, tu n’apprécies pas le jazz ? Tant pis. Je me lève, je vacille, le saxo nasille ses plaintes cuivrées, j’esquisse un pas de danse, ivre de la pesanteur de mon corps endolori. Ah ! que je te maudis de m’avoir délivrée si tard, lourde de cette chair trop vivante, de ces sens trop vibrants, je frissonne du désir de m’aimer, j’ai faim de moi, soif de moi, loin de ma charité si mal ordonnée, les autres, toujours les autres et mon prochain comme moi-même.
Demain, c’est juré, je balance ce passé aux orties, je me consacre aux voyages, aux réjouissances désertées. Je suis seule, je suis vieille de ce que je n’ai pas vécu, mais vierge de mille bonheurs à venir. Ta tombe s’est refermée, mon feu, la mienne va se rouvrir enfin. (A suivre)

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