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Chronique : Fin de service

Par les temps terroristes qui courent, on peut dire qu’il a eu de la veine. Il est mort entier, probablement sans douleur et à un âge respectable, terrassé par une attaque cérébrale dans l’autobus bondé d’une fin de journée de printemps. Sur lui, dans la poche de son veston, outre ses papiers d’identité, son billet marqué «Bourdonnette».
Ni les chauffeurs ni les passagers ne l’avaient remarqué. Il était resté inerte sur son siège à tourner en rond dans la ville. Son corps massif n’avait presque pas bougé du voyage. La tempe droite appuyée contre la vitre, il paraissait endormi. On s’était assis à ses côtés, on s’était relevé, on ne l’avait pas dérangé. Par discrétion ou par indifférence, simplement. Et si on avait pu nourrir des doutes sur la nature de son immobilité, on se serait bien gardé d’intervenir, le sommeil d’un vieillard est sacré, que ce soit son dernier ne change rien à l’affaire.
Pile à l’heure, François avait ramené son véhicule au dépôt. C’est au moment de l’inspection finale qu’il aperçut le bonhomme tassé au fond de la remorque. Un pochard de plus ! Il lui a tapé sur l’épaule, l’a secoué brièvement sans autre résultat que de le faire basculer sur la banquette. Fin rond, cet abruti, attends que je te le déloge ! Mais le conducteur a eu beau insister, lui crier dans les oreilles, le vieux ne réagissait plus.
François s’était affolé. Par chance, ce soir-là Isidore, le grand Noir en charge du Pully-Gare, était entré au garage juste derrière lui. François le connaissait à peine, assez pour savoir qu’Isidore était une «batoille» de première, toujours à plaisanter avec les usagers, à gesticuler en hélant les camarades croisés sur son parcours. Pas vraiment son genre, lui le fonctionnaire vaudois digne et obstiné. Appelé à la rescousse, Isidore avait fait preuve d’un sang-froid exemplaire. Il avait immédiatement pris les choses en mains.
– C’est dans la Bible. Ni le jour ni l’heure. La mort frappe quand elle veut. Il a fini sa course en vadrouille avec nous, voilà tout. Et puis il n’a pas souffert, ça se voit.
L’ambulance n’avait pas tardé. Les blouses blanches ne purent que confirmer le décès. Puis ce fut la police, le constat officiel, les questions répétées, des paperasses à remplir. François tremblait, bégayait pire que si le défunt était son unique famille.
Il apprit que le mort se nommait Perrin, qu’il avait huitante ans et que sa plus proche parente demeurait à Moudon. Les formalités enfin réglées, l’ambulance était remontée sur la colline sans actionner la sirène. Sursis épuisé, direction la morgue dans le silence anonyme des absents.
François était livide. Isidore n’avait pas eu le cœur de le laisser rentrer seul dans cet état, il l’avait raccompagné à son domicile.
– Je t’offre un verre, Isidore ?
– Tu crois ? Ta femme, tes gosses, on va pas les embêter ?
Sa femme, elle l’avait quitté l’hiver précédent après dix-sept ans de mariage. Et des enfants, il n’en avait pas. Alors Isidore avait accepté. L’appartement était en désordre, canettes de bière entamées, assiettes sales sur la table du living, vêtements tirebouchonnés en vrac sur la moquette. Isidore n’avait pu s’empêcher de commenter :
– ça sent le célibataire ici. Si tu veux de l’aide, j’ai quelqu’un pour toi, une amie burundaise très consciencieuse. Pas un mot : c’est une Noire au noir, tu comprends.
Il avait refusé un peu trop brusquement :
– Pas que je me méfie, Isidore, au contraire. Mais il faut que j’apprenne à me débrouiller seul. Bon, qu’est-ce que je te sers ?
Il repiquait lentement à la vie, l’œil éclairci. Le sourire de son hôte était contagieux. «Et toi, Isidore, tu es marié ?»
Isidore avait soupiré que oui. Et que marié avec trois gamins, ça coûte. François n’avait pas osé lui demander de quel pays il venait, comment il était arrivé en Suisse, s’il avait été requérant d’asile ou s’il était frontalier. Il n’avait d’ailleurs jamais rien compris à ces histoires de réfugiés et de permis de travail. Ce dont il était certain, en revanche, c’est qu’au centre ou en banlieue, son boulot était devenu plus dangereux.
– Pour moi, c’est pareil. Bronzé chocolat, ça protège pas des salauds.
François s’était mis à raconter ses dernières mésaventures, Isidore l’avait écouté patiemment. A la quatrième bouteille de bière, ils avaient bifurqué sur les joies du métier. Un feu d’artifice, du bonheur en barres. Hilares, intarissables, ils ne s’étaient séparés qu’aux aurores. François était descendu ouvrir la porte de son immeuble. Sur le seuil, les deux hommes s’étaient donné l’accolade. Avaient juré de se revoir.
François initierait bientôt Isidore à la pêche en rivière, Isidore et sa petite tribu grilleraient des saucisses avec lui. A deux pas de chez eux ils avaient leur coin «barbecue», en face du terminus de leur ligne, dans un parc magnifique sous des arbres centenaires. A l’ombre de leur feuillage, François et Isidore palabreraient jusqu’à plus soif en regardant circuler leurs machines. Et ils salueraient leurs collègues au volant en levant très haut leur verre à chacun de leurs passages.

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