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Chronique : Mathusalem

icone auteur icone calendrier 27 février 2004 icone PDF DP 

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Vous ne remarquez rien ? Vraiment rien ? Allons, encore un effort, au prix qu’il m’a coûté ce serait un comble que vous ne sentiez pas la différence ! Trois ans que j’économise pour me l’offrir. Vous le faites exprès, vous êtes jaloux, peut-être ?
Il y aurait de quoi. Cette légèreté, la plasticité des touches, l’ergonomie du clavier, mes trois ports USB, mon processeur anti-chauffe, mon graveur DVD, ma carte graphique ? Et mon écran seize-dix, vous ne me ferez pas croire que ces billions de pixels ne vous impressionnent pas. A côté, le home cinéma des voisins c’est le cuirassé Potemkine revu par les frères Lumière.
Toujours rien ? En somme, c’est un peu ma faute, je reconnais volontiers qu’en matière d’informatique je ne vous avais pas gâtés. Mes exigences étaient dérisoires. Ce qui m’importait, c’était que mon PC soit fiable et qu’il m’obéisse au doigt et à l’œil.
Mathusalem possédait ces deux qualités-là, d’accord. Mais aucune autre. Or pour un ordinateur, actuellement, deux qualités c’est maigre, que dis-je c’est famélique et presque étique. A tel point que ces derniers temps, Mathusalem, j’en avais honte. Quand je recevais des invités, je le cachais. Une burqa de plastique sur la tête, une nappe fleurie par-dessus et le tour était joué, on aurait juré une vieille télévision en attente de liquidation.
Samedi passé, à dix-sept heures précises, animée d’une froide détermination, j’ai condamné Mathusalem à la peine capitale. Je l’ai estourbi avant de le dépiauter avec une précision chirurgicale. J’ai réparti ses restes dans les cartons d’origine puis je l’ai descendu au cachot. Pas le moindre regret ni le plus petit remords. Son successeur branché, Mathusalem, je l’ai instantanément oublié.
Vous me trouvez inhumaine, esclave de la mode et du jeunisme ambiant ? Vous auriez fait pareil. Mathusalem, vous l’auriez vu tout au long de ces quatre années, deux mois et trois semaines (la facture faisant foi) je vous fiche mon billet que vous auriez boycotté mes chroniques. Antédiluvien. Et d’une laideur ! Un moniteur gris militaire de fort cubage, inamovible sans un cric de camion, une soufflerie digne de Crey-Malville, une image instable à flanquer la migraine à un guillotiné. Et je ne vous parle pas de sa «taouère» qui occupait la quasi-totalité de mon espace infra-tabulaire : elle m’obligeait à travailler les genoux serrés, les mollets coincés sous ma chaise. Quant à son modem soi-disant indépendant, il se cassait la figure dès qu’on actionnait l’imprimante. Non, objectivement, je ne comprends pas comment j’ai supporté cette horreur ?
– Ecoutez-moi cette ingrate ! O Femme qui tant varie, ô Consommatrice Inconstante, rappelle-toi nos glorieux débuts, nom d’une RAM en bois ! Honnêtement, tu n’oseras pas nier que nous nous sommes aimés passionnément. Tu étais folle de moi, parfaitement. Tu me réveillais en pleine nuit, tu me caressais pendant des heures, les yeux noyés d’admiration. Je n’étais pas un Apollon, j’étais plutôt envahissant, soit, mais j’étais solide et fidèle. Combien de fois t’ai-je tiré d’un mauvais pas ? ça, tu te gardes bien de le raconter.
Il y a un an, lorsque tu as commencé à aller voir ailleurs, je ne t’ai pas lâchée. J’aurais pu me venger, je ne l’ai pas fait. Et pourtant tu m’abandonnais des journées entières. Tu m’as d’abord trompé avec un Allemand épais et lourd, un laptop de l’antépénultième génération que tu empruntais à Jules «pour les vacances». Tu t’es entichée de ce vilain Germain sous le prétexte qu’il en avait une plus grosse. De mémoire. Evidemment quarante gigas de disque dur, ça peut plaire dans les préliminaires. Mais c’est sur la durée qu’on juge un assistant personnel, voilà ce que je te répétais. En vain.
A l’automne 2003, tu t’es mise à courir les magasins spécialisés. Ecumant les centres commerciaux, hantant les discounters de banlieue, tu n’hésitais pas à mélanger les genres. N’importe quel PC aurait fait l’affaire pourvu qu’il fût mieux doté que moi. Plus tard, marotte inquiétante, tu as développé une fixation sur les écrans à cristaux liquides. Tu m’en as même proposé un à la place du mien. Partager ? ça jamais ! Tu n’as pas insisté car l’Aplati était beaucoup trop cher.
Tu auras été très loin dans la vilenie puisque tu as failli changer d’Univers. A la réflexion, de te sentir tomber raide dingue d’un Mac, c’est ce qui m’aura été le plus pénible. Heureusement votre idylle n’a pas résisté à la raison pure. Ton fils est venu à mon secours. Informaticien de terrain, il t’a menacée : «Si tu rejoins la Secte des Pommes je ne te garantis plus le service après-vente».
Alors tu m’es revenue quelques semaines. Tu devais rendre un important dossier. La main dans la main, on a trimé jusqu’à l’épuisement. Au bout du rouleau, j’ai souffert le martyre. Pour me remercier tu as piqué une fameuse colère, j’ai subi les insultes les plus basses. Tu m’as traité d’inadapté congénital, d’idiot du Village Global. J’ai essayé de me défendre. Tes ultimes accusations d’Impotence devant la Toile ont signé mon arrêt de mort.
Le Nouveau ? Quand je l’ai vu arriver samedi après-midi, j’ai pensé à une blague. Imaginez une sorte de galette de carnaval, chromée, fermée comme une huître. Ni clavier, ni modem apparents. Un gringalet, un nabot, un pauvre infirme. «C’est un portable, imbécile ! Et sache pour ta gouverne que ce nain est mille fois plus puissant que toi !»
Seul à la cave, je reprends des forces. Disloqué mais pas déprimé, confiant. Les miniatures, c’est terriblement délicat, ça vous attrape tous les virus qui passent. Et en ce moment, les virus ?

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