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Chronique : Sans enfants

Lausanne, début janvier, aube morte de fin du monde. Je suis vannée, impossible de bouger, je pèse des tonnes. Rentrée hier du Jura neuchâtelois. Noël familial terminé en beauté, festin réussi, mission accomplie.
Douze à table. Ambiance fixée sur soleil, clarté des bougies. Au menu : brut pétillant et foie gras (merci l’oie gavée à la demande et au bourgeon bio), gratin à la lyonnaise, rôti de bœuf lardé (à rebours, merci l’apprenti boucher), dessert de sorbets et biscuits maison (recettes de Cossonay, bravo maman). Un repas savoureux à faire pâlir de jalousie Betty Bossy en personne. Un Noël quasi vert de surcroît, nul besoin dès lors de s’échiner à remonter la vallée dans la bise, goutte au nez sur skis de fond, merci le fœhn. Un Noël léger et joyeux ? mais un Noël sans enfants tout de même, un de plus hélas !
Lors de l’échange des présents me sont revenus les souvenirs du temps béni où sous le sapin, outre le seau d’eau et la couverture de sauvetage, il y avait d’avantage de hochets que d’électroménager. Et sur la table plus de biberons que de Médoc, lait préféré des vieillards.
Nostalgie. Amis cinquantenaires, rappelez-vous vos Nativités de jeunes parents. Ayons une pensée émue pour «les anges dans nos campagnes» massacrés à tue tête par le chœur des cousins, pour les paroles systématiquement escamotées du dernier couplet. O douce nuit, o musique divine. Les vagissements des nourrissons, les cris perçants des bambins bavant et gigotant dans leurs youpalas. Et les poésies ânonnées de leurs aînés scolarisés. Que de représentations irremplaçables ! Le trac des plus sensibles nous tirait des larmes, le culot des cabotins nous remplissait d’orgueil, la pièce était un enchantement permanent.
Camarades de soixante-huit, vous les entendez, les gloussements de plaisir de nos artistes déballant ensuite leurs paquets-cadeaux ? Il y eut d’abord des tapis d’éveil, leurs clochettes en laine bouillie et leurs poches velcro révolutionnaires. Puis (conscientisation écologique oblige) les petits trains et leurs rails en bois d’arbre de développement durable, les serviettes de bain à pandas, les bébés phoques en peluche. Avant l’arrivée remarquée de la pédagogie humanitaire : monopolies tiers-mondistes, puzzles éducatifs du partage universel, leurs vingt-quatre pièces découpées à la main par les frères de nos frères ?
Les habits de nos moutards n’étaient pas en reste de charité. Pull-overs péruviens qui grattaient, gilets mayas mal coupés, bonnets de lamas tibétains, ces articles solidaires étaient tellement ostentatoires que mon fils refusait obstinément de les porter à l’école.
Pareillement récalcitrantes, nos fillettes nous désespéraient à mourir. Shootées aux premières barbies, elles ne rêvaient que de robes fluo et de diadèmes en strass. Nous les mères, nous détestions ces poupées gourdasses qu’elles finissaient toujours par obtenir d’une marraine traîtresse ou d’une tante félonne.
Aujourd’hui cependant, croyez-moi ou non, je ne serais pas loin de les regretter ces blondasses de plastique. Et leurs adoratrices d’alors, mes deux bouts de chou de nièces. Où sont passés leurs corps potelés, leurs joues de velours qu’il faisait bon croquer ? Femmes jusqu’au bout des ongles, elles ont intégré la tribu des gynécées. Devenues mes semblables, la fraîcheur en sus, et mes égales, l’expérience en moins. Just married pour la grande, nearly pour la cadette, à l’aise dans leur job, elles semblent moyennement pressées de contribuer au taux de natalité helvétique. Tant pis, Noël et la tantine attendront.
Quant à mon fils, c’est un homme fait (et pas mal fait au demeurant). Célibataire de chez célibat, il recherche pourtant l’âme sœur qui accepterait de renoncer à une carrière et à un revenu complet pour fabriquer les quelques bébés qu’il espère depuis longtemps. Là aussi, nous patienterons avec lui.
Sept heures. Le réveil vient de sonner. Je l’ai tué net dans le noir, d’un coup de poing rapide et précis. Virtuosité intacte, exercice mille fois répété. Je somnole, le cerveau bourré d’ouate. Dehors, il doit neiger, il neige, store baissé je le sens, j’en suis sûre.
A preuve, ces bruits étouffés de la route qui blanchit. Les yeux fermés, j’imagine les champs sous mes fenêtres arrière, le blé d’hiver surgelé, ses tiges maigrelettes dressées en aiguilles translucides. La forêt nue, ses troncs cirés, les conifères raidis de givre. Et puis devant chez moi, le giratoire, la guérite en verre de l’arrêt «Désert» des Transports Publics. Désert relatif : je vis dans un quartier qui enfle et se «bernarnicode» dangereusement, les appartements à vendre sont luxueux, les locations hors de prix. Mais quand le bâtiment va, la reprise est programmée, merci Alphonse Allais.
Huit heures moins vingt. Je me suis enfin décidée, je tangue vers la cuisine, vite une tasse de thé. C’était bien ça, il neige vraiment. Les autos ont des feutres aux roues, les rares motos une voix de rogomme. Les nouveaux bus avancent dans la gouache comme des vaisseaux dans l’écume. Partout des capuchons s’agitent, pantins en parapluie. On reconnaît ceux qui retournent au turbin pour de bon, leur bonus férié expiré. Marche saccadée, épaules ramassées, le refus de fonctionner est transparent. Les autres sont en vacances. Ils traînent leurs gamins avec eux, s’en vont en ville très tôt faire des achats. Dépenser les primes, les gratifications, le treizième salaire. Les soldes d’hiver ont commencé, les gamins ont grandi, et les articles de marque, ça coûte bonbon. Sans les baskets X et le blouson Y, l’enfant est stigmatisé, souffre-douleur désigné de sa classe, alors ?
Alors, je reprends le collier, allez, au boulot ! Dans mes dossiers cette ébauche de chronique de Noël. Dépassée, comment dépassée ?
Ah oui, j’allais oublier : bonne et heureuse année à vous !

DOMAINE PUBLIC

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