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Chronique: Le paradoxe de la roselière

Anne Rivier
29 septembre 2000
DP 
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Non, ce n’est pas le titre d’un film de Rohmer, juste mes pensées de vacances. Vacances du retour aux sources après trois ans d’infidélités exotiques. A quoi bon partir trop loin, en effet, quand on jouit d’un privilège aussi rare : une maison de famille à la campagne.
Les hasards de la naissance ont voulu que la mienne soit une demeure classée, avec les Alpes dans chaque fenêtre, des roses pompon sous la terrasse et un tapis de blé déroulé jusqu’au lac. Construite au XVIIIe siècle par le bailli, résidence d’été de patriciens bernois, elle a subsisté, presque inchangée, dans son environnement d’origine, amoureusement préservée des nuisances de la civilisation par les générations qui m’y ont précédée.

Et c’est la promenade inaugurale

D’abord, il y a son odeur, à nulle autre pareille. Les maisons sont des personnes. Elles respirent, elles transpirent, elles sentent bon ou mauvais, mais elles sentent fort. La mienne embaume des parfums qui me bouleversent. Craie humide des couloirs aux dalles disjointes, terre et lie dans les caves, crottes séchées des chauves-souris au grenier, suie recuite de l’âtre à la cuisine. Dans le salon, ces vapeurs des papiers peints au vert de Schweinfurt, et dans les chambres, ces effluves mélangés d’humanité et de poêles à catelles. Je les renifle, les décompose, les reconnais, bref, je reprends mes marques. Ce rituel honoré, ma valise abandonnée grande ouverte sur le lit, je sors dans le parc voir si j’y suis.
Et c’est la promenade inaugurale, la visite à ces vieux arbres qui claquaient comme des oriflammes dans les orages de mon enfance. Même si, cette année, « Lothar » en a fauché quelques-uns, les rescapés me suffisent à mesurer le temps. Le pin planté à la place du Wellingtonia foudroyé, quinze ans, vingt ans ? Grand-maman vivait encore. Et les noyers, à l’entrée de la battue, dire que je les ai vus naître. Solides, déterminés, les voilà couverts de fruits. Dans le verger, en revanche, que de disparus : pommes raisin, pommes des moissons, roses de Berne, prunes à cochons, bérudges, cœurs de pigeon. Bien que vaillants, leurs successeurs n’auront jamais la même saveur. Le griottier sauve l’honneur. Il doit être le plus ancien de Suisse. Et le plus bio d’Europe. L’ouragan l’a démantibulé, mais la couronne a tenu le coup.
Descente à la plage. Apparemment, rien n’a changé depuis l’époque où j’apprenais à nager. Tiens, le saule pleureur a plié. Et rompu. Il va falloir inventer un nouvel étendage à maillots de bain. Dans les buissons, les bambous ont forci, leurs tiges viré au cuivre. La cabane est fermée, le foyer détrempé. L’été a failli, juillet a trahi. Le môle s’est noyé.
Je m’assieds sur le banc de bois, mon regard flotte à la frise des roselières. Un héron cendré transperce l’horizon de sa flèche cassée. Deux cormorans le suivent, aussi maladroits que des pélicans passés au goudron. Le joran se lève, hésite puis s’enhardit, repoussant l’eau verte au large des champs d’algues. Un grèbe huppé avance en danseuse, son aigrette rabattue sur la nuque. Arrivent alors les cygnes, pile à l’heure, éternels et interchangeables, grands snobs en habit blanc, jeunes péteux en duvet caramel. A mes pieds, sortis des fourrés de joncs, les clans de foulques se jaugent, et s’affrontent. Affolés, les poussins s’égarent, inlassablement ramenés au bercail par leur service d’ordre respectif.

Les écologistes sont montés au créneau

Cette nature intacte protégée par la propriété privée me pose un problème idéologique. Si le droit de passage autour du lac est acquis au public, la plage nous est réservée. A ceux qui nous la demandent, nous la prêtons volontiers. Mais nous en chassons les campeurs sauvages, les envahisseurs à hors-bord, les discophores et autres têtes à baffles. Jusqu’à quand ?
Autour de nous, les projets de développement pullulent. Les promoteurs sont si persuasifs que les édilités locales se laisseraient bien tenter. Ports supplémentaires, villas prétentieuses, appartements de vacances sur plusieurs étages, l’appétit des bétonneurs n’a pas de limite.
A quelques pas, un camping démesuré menace. Les écologistes sont montés au créneau. Leur combat nous convient. Pour sauver le biotope de la rive originelle, pour offrir une chance de survie à sa faune et à sa flore (une espèce rare d’orchidée, notamment), ils s’investissent à fond et nous les soutenons. Main dans la main, propriétaires réactionnaires et écolos vert roseau ? Alliance contre-nature pour la nature ?
Je me décide enfin à remonter vers la maison. Du bouquet de marronniers, j’aperçois du monde sur la galerie, plein d’enfants sous les noisetiers. Des parents éloignés, débarqués en nombre pour une grillade. Mon neveu a allumé le feu, ma mère met la table, mon oncle débouche les bouteilles. Et ma valise qui n’est pas défaite. Et la salade de riz que je leur avais promise.

Profiter de l’occasion pour réviser l’arbre généalogique

Comme la société, la famille gagne toujours à s’élargir. Le repas est joyeux, émaillé de souvenirs communs. La grand-mère, âme tutélaire disparue des lieux, y tient le rôle principal. On profite de l’occasion pour réviser l’arbre généalogique avant la sacro-sainte réunion annuelle de fin d’été. Soirée paisible, troublée parfois par une fouine ou une hulotte. Lorsque les aînés se retirent, les invités s’en vont, les bras chargés de bébés endormis ; et je reste seule avec mes cousins à bavarder des heures sous la lune.
Les ados, eux, nous ont quittés dès le dessert. Les tantes-gâteau, les aïeux gâteux, merci beaucoup : ils sont à l’âge où la tribu se choisit. La leur est en ville, à s’éclater le cœur et les oreilles dans les discos. La campagne, toute nue, sans « raves » et sans « after », ça les déprime. Grave. Anne Rivier

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