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Chronique: Education

Anne Rivier
8 septembre 2000
DP 
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C’était le bon temps !

Le courrier des lecteurs de la presse écrite est une source intarissable d’inspiration. Haineuses ou louangeuses, les lettres de mes concitoyens me fascinent. Presque autant que ce mystère : en fonction de quels critères ou sous quel prétexte sont-elles jugées bonnes à la publication ? Offrir un forum gratuit, nourrir la liberté d’expression, renforcer la démocratie ? Ou fidéliser le client pour mieux lui vendre son produit ?
Je ne suis plus assez naïve pour penser que cet exutoire populaire soit politiquement neutre. Je présume qu’on tient parfois la plume et la main de l’auteur. En outre, si les lettres de « papier » sont effectivement signées, qu’en est-il de l’identité des e-mailers ? Connue de la Rédaction ?
Mais ne boudons pas notre plaisir. Courrier des lecteurs de mon quotidien, donc. Après le grand succès du
« Clochard de Saint-François », parallèlement à la saga des « Paysans et Tziganes », place aux « Aventuriers de la claque perdue », le feuilleton préféré de mon été.

Baffes à gogo

Sous EDUCATION, en rouge et en majuscules, je me suis particulièrement délectée des réactions provoquées par un « Eloge de la Baffe » bien envoyé. Paru le 3 août dernier, ce texte porteur n’aura sans doute pas fini de faire des petits le jour où vous me lirez. Le sujet est fertile.
Tirés d’une missive du 16 août, et cités par un chrétien biblolâtre, ces mots d’une frappante actualité : « Celui qui ménage sa verge hait son fils, mais celui qui l’aime cherche à le corriger ». (Proverbes 13 : 24) « La folie est attachée au cœur de l’enfant, la verge de la correction l’éloignera de lui » (Proverbes 22 : 15)
Ah, les vices et les vertus du châtiment corporel ! Le débat, éminemment pédagogique, titillait déjà les plus progressistes de nos parents. Mais c’est à nous, quinquagénaires, qu’il a posé le plus de problèmes. Une lectrice se plaint amèrement, stigmatisant le laxisme ambiant en la matière. Evidente conséquence de l’influence des soixante-huitards que nous avons tous été. Nos rejetons ? Des garnements. Des vandales. Qui « déposent leurs saletés partout, tapent leurs instituteurs, tuent leurs camarades, et ne savent plus dire bonjour ».
Admettons-le : nous avons renversé le char. Et pour cause : les baffes, nous, on connaissait. Même si nous avions la chance d’y échapper en privé, l’école nous les servait impunément. Institutionnellement.
C’était le bon temps. La société était autoritaire, la formation militaire, les valeurs hiérarchiques respectées. Et l’enfant corrigé.
Monsieur B. était un maître primaire. Le mien quand j’avais dix ans. Grâce à lui, j’ai détesté l’école jusqu’au gymnase. Je le trouvais très vieux, il n’avait pas quarante ans. Partagés par une raie millimétrée, ses cheveux avaient prématurément blanchi sous le licol de l’Enseignement. Monsieur B., et c’est la seule excuse que je lui accorderais, n’était pas fait pour son métier.
Il considérait chaque élève comme un ennemi. Ses yeux ne vous regardaient pas, ils vous transperçaient, plus froids que le gris glacier de sa blouse de travail. Brassant l’air de ses manchettes de gurit, il maniait la règle avec une dextérité redoutable. Nous en avions une peur telle qu’elle excluait toute estime. Monsieur B. nous aimait mal, mais nous châtiait bien. Au hasard de ses humeurs. Sans aucun sens de la justice. A coups de claques et de pied au cul.
Un bon maître, une bonne classe. Soumise, obéissante. A preuve, une paire de ses meilleures « corrections » gravées au noir dans ma mémoire. Il y a eu la fois où, excédé par une erreur répétée au tableau noir, il l’avait effacée avec la joue de la fautive en guise d’éponge ? Normal : Anne-Marie était bête. Une parfaite idiote, et têtue en diable, avec ça. Sur sa pommette bleuie, la blessure avait mis un temps fou à se refermer.
Puis la fois où, dérangé par les bavardages de deux de mes camarades, il les avait traînés par les oreilles devant la classe. Cogné leurs têtes, à plusieurs reprises, tempe contre tempe, comme des cymbales. Image de leurs yeux affolés, des boules dans un billard. Bruit creux des crânes entrechoqués, gémissements étouffés. Pierre-Alain, le lobe droit à moitié décollé de sa tignasse blonde de chérubin, saignant comme un bœuf, avait réussi à ne pas pleurer.
Ces affaires étaient restées sans suite. Aucune indignation, aucune protestation des parents concernés. Ni des autres d’ailleurs. L’école de cette époque ne se discutait pas. Elle leur rendait de trop grands services. Elle légitimait leur propre violence. Car dresser les gamins n’a jamais été une sinécure. Fervents adeptes du cumul des punitions, certains pères sévissaient et à la ceinture et au martinet.

Cruauté au quotidien

Les mères collaboraient de bon cœur. Jouant les délatrices, leur mari à peine rentré du travail, elles exposaient leurs doléances. Les accusés chanceux avaient droit à un procès. A huis clos, et sans avocat. Mais qu’importe. Justement jugé, justement puni, l’enfant acceptait la sanction. Une de mes camarades devait demander pardon à genoux avant d’être battue. J’ai vu, de mes yeux vu, un petit copain ligoté sur sa chaise, sangloter à la cuisine devant un dîner inatteignable.
Et c’est ainsi que se bâtissaient les personnalités, dans l’harmonie d’un monde cohérent. Aussi policé à l’extérieur qu’à l’intérieur. Un monde qui serait éternel, un monde qui ne changerait jamais. Anne Rivier

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