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Chronique: Requiem romontois

« Que chacun salue à sa façon et selon ses convictions. »

C’est un samedi qui ne se ressemble pas. La flânerie gourmande, le café-croissant les mains libres puis l’apéro d’après-marché, le panier hérissé de poireaux, les rencontres fortuites devant les bottes de radis, c’était avant. Aujourd’hui, le programme ne s’improvise pas : à dix heures, un de mes amis enterre son père à Romont.
Romont, à des lieues de Lausanne, Romont où je n’ai jamais posé le pied, Romont la Catholique qui, ce matin, agrippée à sa colline, prend des airs espagnols. Le soleil en moins, car la météo est en queue-de-pie. Aux murs des remparts, aux pavés, à la terre endormie des remblais, le Grand Peintre a mis du fusain partout. Sur le parvis de l’Abbatiale, un vent glacial claque aux oreilles. Je suis en retard, parquée mal et trop bas, essoufflée par ma montée médiévale. Gardé par deux cerbères en habit, le cercueil me bouche l’entrée. J’attends, les yeux sur mes souliers.

L’église est un caveau profond, les travées un chemin de croix

Orgue et chœur, la cérémonie commence en douceur. Les portes s’ouvrent toutes grandes. On avance le mort sur ses roulettes. Je reste derrière lui, figée de froid, transie de respect. L’homme qui s’en va ainsi, cahotant et grinçant, allongé dans sa boîte comme Diogène dans son tonneau, ce disparu soudain si présent n’existe plus, dit-on. Je ne le connaissais pas et pourtant, à cet instant précis, je le ressens comme un parent éternel. Ce partant est le protecteur qui me fuit et m’abandonne au bord du chemin.
L’église est un caveau profond. Lueurs violettes des vitraux, ombres portées des cierges sur les colonnes gréseuses, masse opaque de la mollasse. Les travées sont un chemin de croix. Odeurs d’encens, mèches charbonnant dans leur cire, me revoilà en Espagne. Je me suis assise si discrètement que personne ne m’a remarquée. Ici, je suis celle qui ne sait pas, l’innocente. Perdue dans les latines génuflexions, je me risque à l’imitation, je tente l’assimilation. La copie est imparfaite. Protestante, j’ai honte de mes mômeries, agnostique, je me trouve indigne de faire semblant. Leur liturgie, leurs gestes, rien ne me pénètre, rien ne me parle. Ici, je suis l’exilée, la réfugiée. On ne me rejette pas. On m’ignore.
J’ai finalement trouvé une place à quelques bancs de la famille. Dans la pénombre mouvante, je distingue la haute stature de mon ami Jean, fils aîné du défunt. A la vue de sa nuque cassée, de ses épaules ramassées, un sanglot m’étrangle. Compassion, projection, je pleure sur sa peine présente et sur la mienne à venir : un matin, j’enterrerai mon père, un jour, aînée également, je reprendrai, contrainte et forcée, le témoin de la course irrémédiable. Autour de moi, l’assemblée, oppressée de chagrins mélangés, de souvenirs ajoutés, de deuils ravivés. A ma gauche, une femme mord son mouchoir avec une sorte d’avidité puérile. A ma droite, on enlève et on remet ses lunettes. Du bas en haut des rangées, les index passent et repassent sous les paupières. Je renifle dans mon col. L’orgue s’est tu. Il fait froid, il fait nuit, c’est le vide. La mort s’installe.
Puis un froissement d’étoffe, un flottement de voiles, lumière : le curé brille comme une médaille sous la lampe oblique d’un projecteur. La scène est étroite, l’autel en unique décor devant le rideau du jubé. On évoque le défunt, sa vie, ses œuvres. Membre éminent de la communauté romontoise, il a été professeur puis directeur de collège. Une autorité morale, une personnalité aimée de tous. On lit une lettre de son médecin : elle est en patois de la Glâne. Les gens hochent, sourient, apprécient. Un vieil abbé, son confesseur, prend le relais. Son verbe proféré à l’ancienne met du baume sur les cœurs et les esprits blessés. Enfin, c’est le tour du fils aîné. La nuque et l’épaule remontées, raidi de courage dans son manteau marine, il marche vers le lutrin, chausse posément ses lunettes et récite un passage de l’Apocalypse. Sa voix ne tremble pas, les mots s’imposent, frappent par leur beauté visionnaire. L’Abbatiale respire mieux, les douleurs s’apaisent, les larmes tarissent. Je fixe les deux anges suspendus sous la voûte ?
Retour à la tradition et à son prêtre, grand maître en sa paroisse. De la galerie, le chœur répond, chante les soupirs en pointillé. Musiques simplettes que la foule reprend avec ardeur. Je m’ennuie ferme jusqu’au Notre Père. Bénédiction générale. La longue messe est dite. A la cérémonie des honneurs, je refuse le goupillon qu’on me tend. «Que chacun salue à sa façon et selon ses convictions », a déclaré le curé. Je m’incline donc, la main sur le cœur.
Apéritif au café proche. Descente au centre ville pour déjeuner au restaurant où le mort avait ses habitudes. On nous y a réservé la belle salle du fond. Boiseries ripolinées, poutres centenaires, nappes damassées, couverts alignés au cordeau. ça sent la soupe de jardin et le poulet de grain. Les convives parlent un peu trop fort. Le vin blanc pétille déjà dans leurs pupilles. Mes commensaux sont avocat et notaire, médecin, enseignant. Tous Romontois, de père en fils. Tous anciens élèves de Saint Michel à Fribourg. Actifs dans la vie de la cité, modernes, sympathiques et ouverts aux problèmes de ce temps.

Nos racines, nos boulets

Je reste songeuse devant ma meringue double-crème. Un clocher, une croix, des armoiries, une histoire commune, quoi de plus légitime que ce sentiment d’appartenance ? Quoi de plus nécessaire que ces racines ? Ne sont-elles pas ce qui nous nourrit pour la vie ? Oui, mais ce sont elles aussi qui créent les apatrides. Elles qui fabriquent des étrangers à quelques kilomètres seulement de leur souche. Moi, par exemple. Moi, avec mon accent «indéfinissable, mais très amusant quand même ». Moi et mon éducation laïque « plus critique, sans doute, mais moins formatrice ». Alors, comment comprendre les autres, les vrais, les errants arrachés de leur terreau ? Comment admettre la légitimité égale de leurs souffrances, nous que nos racines clouent au sol comme des boulets ?
Le dessert achevé, après avoir fait le tour de chaque table, Jean nous a remerciés. Il a raconté son père, ses derniers instants, son départ paisible. Il lui a rendu hommage, sobrement. Nous avons porté un toast à sa mémoire. Il pouvait reposer en paix, sa succession était assurée. Dans la main de son fils aîné, le verre de bordeaux scintillait comme un flambeau. Anne Rivier

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