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Chronique: Les Tchinques et les Staufifres

« Le racisme, c’est comme la violence ? on l’a tous en nous. Ce qu’il faut, c’est lutter contre. Essayer de garder le respect de l’autre, toujours. »

Dimanche 26 mars. L’heure d’été frappe à grands coups de radio-réveil bloqué sur RSR1. Sur fond de hip hop, les paroles fortes de ce garçon de 16 ans. Enregistrées à Neuchâtel, lors du concert des jeunes rappeurs contre le racisme du jour précédent, elles éclaireront ma matinée. Puis me trotteront dans la tête comme une chanson de printemps et de cerisiers en fleurs. Après Emmen et les résultats alarmants des sondages en Suisse et en Europe, la ferme conviction, le manque d’hypocrisie de ce presque adulte ont de quoi rassurer sur la génération montante. Considérant que l’homme n’est pas vertueux par nature, mais par éducation, je remercie du fond du cœur celles et ceux qui se sont si bien occupés de la sienne jusqu’ici.

« J’étais welche, et fière de l’être »

D’aussi loin que je me souvienne, mon enfance a baigné dans le racisme ordinaire. Aujourd’hui encore, mes préjugés laissent de vilaines traces sur les tapis. De les avoir combattus uniquement en me culpabilisant n’a pas suffi. De me les faire expliquer, en revanche, d’en étudier les causes et les origines, m’aura aidé, sinon à les éradiquer, du moins à les affaiblir durablement. J’ai moi-même grandi dans une minorité linguistique, j’ai beaucoup déménagé, voyagé, vécu quatre années en infidèle dans un pays islamique. Toutes proportions gardées, j’ai souvent souffert des stéréotypes, subi la xénophobie, le mépris. J’ai fait les premiers pas, j’ai voulu forcer l’amitié. Les réussites n’ont pas été systématiques. Elles n’en sont que plus mémorables.
Avant d’en arriver là, il y eut l’école primaire. Ma ville natale était réputée pour son bilinguisme. Disons qu’on y parlait couramment mal la langue de l’autre. J’étais Welche et fière de l’être. Notre établissement était mixte, doublement : il abritait des classes de Suisses allemands. On ne les aimait pas. Mais on ne les aurait échangés sous aucun prétexte. Ils nous étaient trop utiles. A affirmer notre différence, à les rejeter, à nous battre en clans. Même religion, même drapeau, les choses auraient dû être plus faciles, selon vous ? A chaque récréation, la haine. Des deux côtés du préau, les rangs s’organisaient. Les filles planquées derrière les garçons. En hiver, on se jetait des pierres emballées dans de la neige durcie. En été, les plus costauds s’affrontaient à cartables égaux, et nous les assistions de nos lourdes règles de métal, tantôt massues, tantôt épées. Quand on voyait la blouse grise du concierge pointer à l’horizon, on se calmait, on donnait le change, chaque camp dans ses retranchements. La cloche sonnait, et, avec elle, des peurs plus réelles. Tâches supplémentaires, heures d’arrêt, punitions corporelles parfois, nos maîtres étaient impitoyables. Et nos parents de leur avis. On nous rabâchait que la bataille entre concitoyens, c’est honteux. Qu’on était pareils, faits de la même matière, du même sang, les Staufifres et nous. Que les communautés, ça s’additionne, ça ne se soustrait pas. Que la Suisse, grâce à cela, était un modèle de concorde et de paix. Nous écoutions, l’oreille basse. Notre contrition résistait le temps du dimanche. Le lundi, la guerre reprenait. Je suivais le mouvement, sans me poser de questions. Tout Köbi était mon ennemi. Point.

« J’aimais un étranger, et j’aimais ça »

Vint alors mon premier bon ami. L’Edouard. Mixte, lui aussi. De père alémanique et de mère normale. Je l’adorais. Chaque matin, nous cheminions ensemble, bras dessus, bras dessous, longeant la Suze vers notre collège. Edouard était un doux qui fuyait la castagne. Son amour lui donnait des ailes. Il volait des fleurs ou des raisinets dans les jardins puis me les offrait, réduits en bouillie dans sa main potelée. Quand il était malade, je lui apportais ses devoirs à la maison. Un soir, on m’invita à rester souper. Edouard parlait le dialecte avec son père. Un extraterrestre ne m’aurait pas bouleversée davantage. Le fait était là, imparable : j’aimais un étranger. Et j’aimais ça.
Révélatrice, aussi, cette triste histoire avec mon grand-père. Un accent bernois à mâcher de la paille, mon grand-père, et pourtant c’est tout juste si je le remarquais. « Sale Suisse allemand » lui avait lancé mon petit frère, parce qu’il refusait de céder à un de ses caprices. Résultat : trois mois de brouille. Des discussions éclairées à la table familiale. Et un fort doute sur ma pureté ethnique.

« Les Tschinques ne sont pas des ogres »

Vinrent ensuite les Italiens. Une déferlante de travailleurs immigrés ou saisonniers dont Bienne, ville ouverte, avait besoin pour construire son avenir. Elle les importait par trains entiers, les logeait modestement. On ne les aimait pas. Des maçons hors pair, reconnaissaient les gens. Mais d’un fruste, d’un sous-développé ! On les appelait les Tchinques. Ils faisaient peur aux filles. Boucanés, poilus, râblés et bruyants, ils avaient mauvaise réputation. On racontait qu’ils enfermaient leurs femmes, qu’ils battaient violemment leur trop nombreuse marmaille. Dans les tranchées, leurs yeux brûlaient sous les casques blanchis de ciment. Je les dépassais très vite, la fesse serrée, le menton levé et le cil baissé. Ils me sifflaient, me criaient des mots d’amour. Je les détestais de me faire rougir. « Tschingg’a l’amourra, granda la schnorra ! Les Tchinques ne pensent qu’à ça ! », affirmait la rumeur polyglotte en un seul discours. Et je la croyais.
Jusqu’à ce midi d’angoisse que je n’ai jamais oublié. Mon petit frère n’était pas rentré de l’école. Affolés, mes parents avaient sillonné le quartier à vélo. Vers une heure, enfin, on l’avait retrouvé. Heureux, béat, le gamin. Dans la cabane d’un des énormes chantiers de la rue de Nidau, trônant au milieu d’une cour d’Italiens le gavant de salami, de chocolat et de bourrades affectueuses. Bonne expérience tue la méfiance. Mon frère n’a eu de cesse de les rejoindre, dès le beau dos de ma mère tourné. Accueilli comme un prince, choyé comme une mascotte, ses progrès en sicilien vernaculaire furent impressionnants, mais réservés à la seule fratrie. Ainsi que sa certitude, bientôt partagée et désormais inoxydable : les Tchinques ne sont pas des ogres. Anne Rivier

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