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Intellectuels : En voie de disparition ?

Jean-Yves Pidoux
21 novembre 2003
DP 
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Les intellectuels sont muets, paraît-il, dans la tourmente des prochaines élections au Conseil fédéral. Auraient-ils délaissé le débat public et l’intervention citoyenne ? Mais quelle position leur voix, plutôt flûtée et discordante, peut-elle faire entendre, dans le concert médiatique assourdissant des opinions bien arrêtées ? Et qu’auraient-ils à dire dans un sujet où prédominent les effets de manche et les tactiques de taverne ? (voir l’édito)

Un (tout petit) peu d’histoire
Les intellectuels ne forment pas une congrégation homogène. En évitant les controverses sur les Lumières, les encyclopédistes, ou sur les «idéologues» du xixe siècle, on peut illustrer leur émergence en tant qu’acteurs de la vie médiatique et politique par Emile Zola et son J’accuse publié dans L’Aurore à l’occasion de l’affaire Dreyfus. Sa conclusion dessine un vaste programme : «Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur.»
Au xxe siècle, l’apogée de l’intellectuel qui intervient avec force dans l’espace public est, en France tout au moins, liée à Jean-Paul Sartre, écrivain et philosophe, «compagnon de route» troublé et troublant du Parti communiste. Plaidant pour les intellectuels, Sartre imposa la formule selon laquelle ceux-ci se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Malgré la figure opposée de Raymond Aron, éditorialiste au Figaro, l’orientation politique des intellectuels les rapproche régulièrement des thèses progressistes. L’intelligentsia, catégorie globalement privilégiée, dont le sociologue Karl Mannheim a voulu croire qu’elle pouvait être «sans attaches», a pris parti pour les luttes des classes dominées. Selon l’expression de Theodor Adorno, les intellectuels sont à la fois les derniers bourgeois et les derniers ennemis des bourgeois.

Dérives et (dés) espoirs
Aujourd’hui on peut craindre que ne s’estompent les figures complexes d’intellectuels qui interviennent publiquement et ne se contentent pas d’apporter des réponses, mais savent formuler et transformer des questions. Michel Foucault ou Cornelius Castoriadis morts (pour rester en France), l’intellectuel qu’ils incarnaient est peut-être bien en voie de disparition ?
Paradoxalement un mauvais coup à cette figure publique a été porté par ceux que l’on appela les «nouveaux philosophes». Ils ont popularisé la réflexion critique, mais l’ont vulgarisée au point de la rabattre sur l’opinion et le pathos. Vendus dans les supermarchés, leurs livres ont délaissé la recherche pour assener des vérités bien écrites mais gesticulatoires. Ayant perdu une bonne part de leur sens de la nuance, ils se sont attirés les faveurs méprisantes ou les foudres arrogantes des politiques, qui de la gêne sont passés à l’instrumentalisation, les utilisant dans les ministères ou les rejetant comme «professionnels de l’indignation» ou comme «droits-de-l’hommistes».
Aujourd’hui les milieux altermondialistes ont repris ce flambeau. Ils oscillent entre la recherche originale et l’indignation vertueuse. Ils renouent avec l’exigence intellectuelle de ne pas fournir d’emblée une «critique constructive», qui présente en effet tous les risques d’être anesthésiée. Mais ils basculent aussi souvent dans l’incantation en se contentant de démoniser la globalisation – ce qui ne suffit guère à construire une opposition fructueuse à la domination de l’économie du premier monde sur les sociétés et les nations de la planète. Seule une vision détaillée, moins déclamatoire et inévitablement plus compromise, permettra de faire pièce à l’illusion d’une posture en surplomb.

Médias
Faire connaître les médiations (culturelles, économiques, juridiques) par lesquelles le pouvoir est exercé, en faire une analyse qui puisse tenir le coup face à celle des technocrates, voire l’inspirer à long terme : voilà qui est nécessaire, mais de plus en plus difficile, tant il est vrai que les médias restent, pour le meilleur et pour le pire, en attente de messages clairs, vibrants.
C’est peut-être bien là que gît le problème : les journalistes attendent aujourd’hui, lorsqu’ils s’adressent à des intellectuels ou à des experts, que ceux-ci les confirment dans la position qu’ils ont déjà. La rapidité avec laquelle les gens des médias doivent travailler les empêche de faire une place à la pensée inopinée. Pour entrer dans le circuit de la communication, il faut être prédigéré – ce contre quoi les intellectuels se rebiffent, en remontant à la genèse des problèmes, à la complexité des paramètres et des systèmes.
Pourtant, des intellectuels s’intéressent à la vie publique d’ici et de maintenant. Ils ne sont pas une espèce en voie de disparition. Outre-Sarine, une meilleure porosité entre le monde des arts, de la science et des médias a laissé vivre ou survivre les «feuilletons» des grands journaux, ces parties rédactionnelles qui laissent davantage de place à l’élaboration et à une réflexion non directement liée à l’actualité. De ce côté-ci de la Sarine, la situation est plus sombre. Il existe aussi une plus grande séparation entre modes d’expression artistiques et intellectuels – sans compter que les traductions entre journaux romands et alémaniques ne courent pas les rues, et que l’agenda de l’actualité de part et d’autre de la Sarine est souvent bien différent.
Ce ne sont pas les intellectuels qui disparaissent, mais ils consentent trop souvent à leur retrait dans la tour d’ivoire académique. Certes la place qui leur est faite dans l’espace public diminue. Mais qu’ils prennent prétexte de cette difficulté d’accès pour se dérober est l’indice qu’ils renoncent à une contradiction socialement nécessaire. Leur parcage résigné en zone académique réservée serait fatal à l’Université et aux intellectuels dans leur ensemble – et il serait aussi une perte dont la société aurait à pâtir.

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