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Exposition – publication : La Triste Figure et l’humour des peintres

icone auteur icone calendrier 8 avril 2005 icone PDF DP 

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Paysage avec don Quichotte, publié ce mois aux éditions art&fiction, est un petit livre provocateur. Il rassemble des détails d’un dessin monumental exécuté par Philippe Fretz, Stéphane Fretz et Stéphane Zaech sur lesquels, de page en page, le long d’une ligne unique, défile une nouvelle de Stéphane Zagdanski, intitulée DQ2005. Nous y est conté un nouvel épisode de don Quichotte («un chic type») arpentant sur sa Rossinante (une «patinette en aluminium») la galerie marchande du Louvre pour offrir à Dulcinée («poinçonnée de ces pustules patentées qu’on nomme piercings») un téléphone mobile du dernier cri.
Même si l’hilarité que provoque cette aventure contemporaine de Chevalier de supermarché nous distrait des magnifiques variations à l’encre de Chine que le texte traverse, l’écriture et le dessin sont ici au service d’un projet étonnant : orner la salle d’apparat du Manoir de Martigny d’un paysage. La grande salle de cette demeure du xviiie siècle, revêtue d’un lambris peint et repeint, où le faux-bois alterne avec le noyer, devait à l’origine être couverte de peintures illustrant des épisodes de don Quichotte. Fretz, Fretz et Zaech sont partis de cette assertion publiée par Joson Morand en 1935 dans La Maison Bourgeoise en Suisse mais que n’a confirmée aucune source. Peu importe, ce type de rumeur convient fort bien aux peintres pour faire entrer dans leur Paysage la figure (égayée par Zagdanski) du premier héros romanesque moderne. Dans l’exposition, la place du texte est réservée par des phylactères disséminés tout au long de la paroi. La contribution de l’écrivain vient ainsi s’y déposer comme «un papillon au cœur d’un presse-papier de cristal». La fiction contemporaine est à ce prix : il faut un genre aussi vénérable que le paysage en peinture pour nous faire sentir aujourd’hui tout le trajet parcouru par le roman en quatre siècles.

Le paysage ou l’art de dégriser
Le livre (conçu en tant que catalogue d’exposition) s’achève par un essai de Stéphane Zagdanski, Cervantès émancipé, qui donne une subtile mesure de la rencontre texte-image : «aller-retour entre la feinte et le vrai ; fiction fabulée dans l’Histoire ; opacité par excès de transparence ; suspense ironique et dégrisant ? autant d’éléments qui concourent à une parfaite autarcie romanesque du Quichotte, lequel relève ainsi de ce qu’il faut nommer une dialectique du vrai et du faux, une joute du vraisemblable et de l’invraisemblable trouvant leur parfaite unité dans le rire.»
Au cœur du roman, c’est donc l’absence d’humour – symbolisée par l’Inquisition au temps de Cervantès – qu’il faut conjurer. Je fais l’hypothèse d’un humour sophistiqué chez les peintres Fretz, Fretz et Zaech, qui n’en sont pas à leur première collaboration : il y a eu Les droits et les devoirs, une peinture murale réalisée en 1995, Gaudium et Spes I en 1999 et les gravures de Utopomachia en 2002. Le prodigieux paysage dans lequel apparaît don Quichotte, réalisé à Genève par les trois artistes, alors que Zagdanski concevait sa nouvelle à Paris, n’a rien de bucolique. S’y croisent des barbelés végétaux et des barrières d’improbables montagnes, des clôtures à la perspective tronquée, des nuages épais sur des flots inquiétants. Enfin, devant un ciel d’encre noire se détache le profil familier du Chevalier à la Triste Figure sur sa monture. Tous deux semblent constitués de planches de bois. Comme si le dessin devait restituer, dans la dialectique du vrai et du faux dont parle Zagdanski, une autre dimension du héros romanesque : « ?une collaboration végétale qui repose sur la patiente sérénité du temps. Il a la beauté d’un tronc noué, dit une notice de l’auteur en préambule, grand, maigre, gonflé de sève rose et blanche ; c’est un arbre vivant et lisant. »
La Mancha de Cervantès était une région aride et désolée. Dans le paysage des trois peintres suisses, don Quichotte traverse sereinement un décor mental, à la fois lumineux et sombre : celui de l’humour gris ?
Christian Pellet

Philippe Fretz, Stéphane Fretz,
Stéphane Zaech et Stéphane
Zagdanski : exposition au Manoir de la Ville de Martigny jusqu’au 29 mai.
Vernissage le 16 avril à 17 h 30.
Impression en public de gravures par Raymond Meyer le 23 avril à 14h.
Conférence de l’écrivain,
Don Quichotte manipulé,
le 28 mai à 20h. (024) 456 76 67.

Paysage avec don Quichotte, éditions art&fiction, Lausanne.
www.artfiction.ch

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