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Note de lecture: En mai, condamne ce qui te déplaît

Après trois dizaines d’années seulement, des « événements » comme ceux de mai 68 Ð qui ont fait trembler le pouvoir en place, le patronat, les syndicats et même le Parti communiste Ð sont mûrs pour la consommation médiatique. Cette « révolution de mai » semble avoir perdu toute dangerosité et n’apparaît plus que comme une curiosité historique amusante. Il est même de très bon ton, aujourd’hui, d’en avoir été, de près ou de loin. Malgré cette euphémisation médiatique et avec un petit effort, on parvient à imaginer le potentiel d’enthousiasme, d’ouverture que mai 68 a dégagé. Mai 68 nous interroge encore sur les conditions d’émergence de points de vue critiques et de projets non conformistes dans une société.
Un livre de Miguel Benasayag et Dardo Scavino, Pour une nouvelle radicalité, s’inscrit dans cette réflexion.

Comment l’être humain Ð être par essence social Ð peut-il s’extraire du moule qui l’a formé et dans lequel il baigne pour porter un regard critique sur le monde et désirer le modifier ?
Il y a un an, en mai, est sorti Pour une nouvelle radicalité, un livre de Miguel Benasayag, philosophe et psychanalyste, et de Dardo Scavino, philosophe. Les auteurs y mènent leurs réflexions sur les pistes praticables pour s’affranchir du diktat social : accéder à une pensée autonome en se dégageant de l’idéologie ambiante et en renonçant à cette confortable acceptation de leur réalité qu’adoptent les défavorisésÊÐÊcette complicité avec leurs maîtres que Benasayag avait qualifiée précédemment de « douce certitude du pire ».

Des errances au renoncement

Aujourd’hui les utopies sont enterrées. Après avoir défendu des régimes prétendument « révolutionnaires » et véritablement liberticides, les intellectuels radicaux ont renoncé, puisque toute tentative de changer le monde n’aurait amené que la tyrannie. Ils se cantonnent depuis dans un humanisme modéré, qui a comme principal mérite d’être télégénique et inoffensif Ð il ne remet pas fondamentalement en question le désordre du monde.
Benasayag vilipende cette versatilité des intellectuels ; il les renvoie à leur idée aberrante d’avoir adhéré à des projets préfabriqués, des utopies de sociétés parfaites, vers lesquels il s’agissait d’entraîner le monde par tous les moyens. Le but atteint, l’histoire devait s’échouer en un cul-de-sac paradisiaque. Et pour une bonne part, les intellectuels critiques sont passés d’un dogmatisme a-critique au renoncement à transformer le monde.
Pourtant, avec Marx, Nietzsche et Freud, nous avons appris que « derrière tout discours [ ?] se cachent des intérêts économiques, politiques ou sexuels ». L’innocence ne peut donc plus non plus être de mise ?
L’impuissance des individus dans ce monde vient du processus de sérialisation auquel ils sont soumis. Les personnes sont réduites à un rôle, elles sont interchangeables et limitées aux seuls intérêts liés à la place qu’elles occupent. Le moyen pour dépasser cette segmentation extrême ? Une politique de « puissance », qui est, selon les auteurs, « cet élan qui déplace les hommes et les femmes de leur rôle, du lieu occupé dans une structure de pouvoir normalisante ». Agir au sein d’une minorité organisée permet de s’affranchir de la logique du pouvoir, adaptative, normalisante, permet d’« en finir avec l’impuissance de l’individu seul, isolé, sérialisé, spectateur accablé d’un ordre mondial incompréhensible et impossible à changer de son point de vue. Il ne s’agit pas de lui promettre une révolution future mais de parvenir à ce que, ici et maintenant, par la solidarité, la rupture de la sérialité, il devienne révolutionnaire et lutte pour sa libération. »
Pour les auteurs, « la vie change quand on commence à militer pour changer la vie. La liberté n’est pas un état qui adviendra le jour où le capitalisme sera globalement tombé ; la liberté est la libération ici et maintenant. »
Cette lutte doit, pour toucher aux causes, s’attaquer à l’universel, qui n’est paradoxalement pas dans des institutions comme le G8, l’OMC, mais dans les petites situations, dans les institutions plus proches que sont l’usine, l’agence pour l’emploi, la prison ? La totalité se trouve dans chacune de ses parties et là doivent se porter les luttes ; bien entendu, la démocratie représentative n’est pas le lieu du changement, puisque « plus un homme politique est représentatif en termes quantitatifs, moins il représente son électorat : les candidats majoritaires ne représentent [ ?] personne et c’est bien en cela qu’ils sont majoritaires ».
Cette vision de l’Homme politique dépasse avec allégresse le pessimisme ambiant. Elle prend le contre-pied des échecs du passé et se pose en projet, en combat Ð sans lutte finale Ð pour un monde meilleur. Cette position optimiste s’établit aussi sur la considération qu’« il existe une [ ?] justice, non écrite, pour laquelle la réduction du travail de l’ouvrier à une simple marchandise et de l’ouvrier lui-même à une sorte de Sisyphe résigné est intolérable. Dans toutes les époques, les systèmes de propriété et de domination Ü légaux Ý des différentes sociétés ont été contestés au nom de valeurs communautaires, communistes et participatives ». cp

Miguel Benasayag et Dardo Scavino, Pour une nouvelle radicalité. Pouvoir et puissance en politique, La Découverte, 1997, 174 p.

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