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Note de lecture: Penser à l’envers

Lorette Coen
8 janvier 1998
DP 
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Le philosophe André Gorz a signé un manifeste-mode d’emploi contre les dérives économiques actuelles. Passionnant.

Et si, face aux fusions, mégafusions et rétrécissements subséquents du marché de l’emploi, on décidait de renoncer aux larmes, aux déplorations, pour envisager l’avenir l’esprit vif et l’appétit de changement aiguisé ? Et si le triomphe du capital sur le travail, l’un et l’autre désormais dématérialisés, représentait, au fond des fonds, une chance à saisir Ð celle de quitter la société salariale comme on abandonne une vieille peau usée Ð plutôt qu’un cataclysme dévastateur ? Voici un livre, Misère du présent. Richesse du possible, qui entraîne, tambour battant, aux sources de production d’une nouvelle société.

Un manifeste et un mode d’emploi

L’auteur, André Gorz, un révolté persistant et pénétrant, prédit depuis trois décennies ce qui survient aujourd’hui et pointe du doigt les voies possibles, sans se lasser. Le voici donc qui affine et prolonge ses analyses précédentes mais, cette fois, dans l’urgence. Impossible d’attendre plus, impossible d’entrer dans l’avenir à reculons, sans projet, tandis que se défont les sociétés et que rien, sinon une sous-prolétarisation galopante, l’indifférence politique, la désagrégation des liens, la haine de la vie et de soi, la barbarie, ne les remplace.
Limpide et précis, son livre se présente comme un manifeste et aussi un mode d’emploi. Mais d’abord, il scrute le conscient et l’inconscient du capital et pose un diagnostic sans appel. La mondialisation, l’impératif de compétitivité ont bon dos : aujourd’hui comme hier, la question vraie est celle du pouvoir. Qui se trouve concentré en un nombre de mains de plus en plus réduit.
Logique financière et logique économique entretiennent des relations de plus en plus distendues ; à l’intérieur des États comme entre États, les instances financières jouent un rôle de plus en plus décisif ; la rémunération du capital s’accroît, les systèmes de protection sociale s’affaiblissent. Loin de s’émanciper, la masse des salariés et celle, de plus en plus nombreuse, des indépendants prestataires de services, subit un joug subtil, incitée à vendre non plus son temps ni même sa compétence, mais son entière implication, la fibre même de sa vie.

Le manque de travail est un mensonge

Bien entendu, le don de soi à l’entreprise est incompatible avec l’horaire allégé ; mieux vaut disposer de nombreux travailleurs inactifs et d’un tout petit nombre de travailleurs surchargés, forcément précaires. C’est ainsi que la productivité des uns engendre le chômage des autres, « le travail abolit le travail ».
Il s’agit de pulvériser ce rapport pervers, de se rendre maîtres du sens et des conséquences de ses occupations, de refuser d’abandonner aux forces du marché et à celles du capital la production même de la société. Ce mensonge Ð le manque de travail Ð, André Gorz le rejette avec force. Ce qui, en vérité, manque, dénonce-t-il, c’est la distribution des richesses pour la production desquelles le capital emploie de moins en moins de travailleurs.

L’éthique plutôt que la raison

Aujourd’hui, ne dispose de l’ensemble de ses droits de citoyen que celui qui possède un travail devenu ainsi le bien le plus précieux. Changer la société, c’est en premier lieu déconnecter ces droits ( au revenu, à la citoyenneté, à toute forme d’épanouissement en général ) du travail. L’enjeu se pose en termes politiques Ð un rapport de forces à renverser ; il se pose aussi en termes culturels Ð culbuter l’image du travail, changer les mentalités, une rupture qu’il faut être capable de vouloir et de penser. Et chacun de ces termes Ð politique, culturel Ð travaille l’autre.
Au politique Ð entendons socialiste Ð il incombe de renoncer à la raison instrumentale, choses et gens envisagés comme moyens en vue de successives fins, pour s’engager dans une éthique de la responsabilité à l’égard des autres comme de soi. Produire une nouvelle société, où le sujet occupe le centre, c’est, par exemple, défendre l’éducation ( la capacité critique ) contre la socialisation ( la capacité adaptative ) ; c’est promouvoir la multiactivité dont le travail n’est qu’une composante parmi la foule des aspects d’une vie diversifiée, contre la pluriactivité prisée par les employeurs comme moyen d’assurer la flexibilité et d’accroître la productivité. C’est, autre exemple avancé par André Gorz, en venir à l’allocation universelle garantie inconditionnellement à tous comme moyen de « préserver l’inconditionnalité des activités qui n’ont leur sens plein que si elles sont accomplies pour elles-mêmes », de « mettre en commun des richesses socialement produites » et, d’ouvrir, surtout, à l’évolution générale.
Le livre développe expériences et propositions. Mais l’essentiel est posé au départ : si les exigences politiques de l’heure appellent réponse, elles ne la trouveront qu’à la lumière d’un futur préfiguré d’un esprit incisif, rebelle, généreux. Celui d’André Gorz, par exemple. lc

André Gorz, Misère du présent. Richesse du possible, éd. Galilée, 1997, Paris, 229 p.

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