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Livre : Etienne Barilier, arbitre athénien

icone auteur icone calendrier 16 juin 2004 icone PDF DP 

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Passionné mais serein, l’essai d’Etienne Barilier, Nous autres civilisations… Amérique, Islam, Europe, compare les divers modèles de «civilisation» proposés par l’Europe, les Etats-Unis et les régimes islamiques.
Contre un préjugé courant, il montre les fantasmes paranoïdes qui nourrissent l’antiaméricanisme primaire de bien des commentateurs européens (Canfora, Todd, Badiou) ou américains (Chomsky). Barilier fait voir ensuite, sans sacrifier à la rhétorique douteuse d’Oriana Fallaci dans La Rage et l’orgueil (2002), en quoi le modèle théocratique islamique rejette et menace radicalement les valeurs démocratiques lentement conquises en Occident.

Défendre une pensée laïque
En opposant par métonymie «Athènes» (l’invention démocratique) à «La Mecque» (la tentation théocratique actuelle) et à «Rome» (la tentation impériale, incarnée par les USA aujourd’hui), Barilier prend quant à lui position pour Athènes. Il se réfère en cela au philosophe Cornelius Castoriadis : ce que les Grecs ont inventé, et que la Renaissance puis les Lumières ont perpétué (la devise de Kant, «sapere aude : ose savoir»), c’est l’affirmation de l’«autonomie» humaine, le débat «en raison» entre les hommes voués à inventer la société et les valeurs, sans référence à une transcendance quelconque. En ce sens, la démocratie et la philosophie, comme pensée critique du monde qui renonce à tout interdit ou à toute «clôture» des discours, sont profondément liées dans la civilisation européenne. Cette pensée n’est pas sans difficulté : elle exige d’assumer la solitude et la liberté angoissante de l’homme perdu dans un univers auquel il est condamné à donner sens par lui-même.
Avec un regard réflexif sur ses propres présupposés, dans un style alerte, ironique, doté d’un vrai sens de la formule, Barilier affirme l’intérêt à défendre cette pensée critique et laïque menacée par le retour des régimes religieux. Il montre combien le droit à établir et commenter les textes, sans restriction de sacré, a fait de la philologie la science même du modèle démocratique, et de la littérature (notamment le roman) sa forme littéraire privilégiée. Qu’on adhère ou non à ses thèses, Barilier donne à penser avec honnêteté. Il marque clairement sa position et invite à la discuter. Et la confrontation des argumentations (Habermas), comme une éthique, est placée au centre de son livre. C’est assez rare dans le monde intellectuel francophone pour le souligner. Barilier est en quelque sorte notre Tzvetan Todorov !
Trois menues réserves à ce livre. La première tient à ce que la pensée musulmane, en tant que telle, m’y semble insuffisamment considérée : elle n’a guère voix au chapitre, son argumentaire est trop vite ramené à un théocratisme rigide. Ceci parce que Barilier parle des textes canoniques plus que des pratiques sociales concrètes. Mais l’essayiste cite également, il est vrai, quelques penseurs musulmans qui tentent, à leurs risques et périls, de décloisonner ces discours.

L’Amérique comme Rome
Deuxième réserve, qui ne s’adresse pas à l’essai de Barilier, mais à la récupération que certains américanophiles seraient tentés d’en faire. Montrer que la dénonciation des USA repose souvent sur une théorie du complot, notamment chez Noam Chomsky, ne devrait pas empêcher de passer l’argumentation étasunienne, notamment celle du gouvernement actuel, au crible de la critique. Barilier de son côté ne s’en prive pas, et avec une mordante ironie. N’assiste-t-on pas à un changement de paradigme politique et philosophique ? La tentation impériale, «romaine», du gouvernement américain met en péril deux cents ans de tradition politique démocratique : elle abolit l’«usage public de la raison» (Kant) et le régime de la vérité due au public, censé gouverner l’action politique. Tout argument-prétexte est bon à déclencher une guerre, même si les faits ne sont pas vérifiés : on n’a toujours pas découvert d’armes de destruction massive en Irak. Par contre, les USA en possèdent à revendre ? L’idéologie impériale entretient un solide «mépris de la démocratie» (Chomsky), conçue comme un frein à l’action. Elle travestit la «volonté générale» chère à Rousseau pour lui substituer la volonté particulière d’une oligarchie libérale se donnant les moyens (financiers, médiatiques, militaires) d’imposer universellement son point de vue.
De fait, cette pensée relève d’une filiation machiavélienne, selon laquelle la politique n’a pas à se soumettre à quelconque ligne morale, mais vise l’efficacité pure : une nation puissante doit imposer la loi de sa civilisation aux autres, puisqu’elle a prouvé sa supériorité économique et militaire. Toute idée de concertation, de décision commune, de débat en raison visant le vrai n’a plus cours chez ces stratèges pour qui la fin justifie les moyens. Tous les tabous politiques tombent devant la seule efficience de la force : l’ONU dérange ? écartons-la ! La population risque de résister ? truquons les images, etc. Et tout à l’avenant. Max Weber aurait dit que l’action rationnelle en vue d’un but prime désormais sur l’action rationnelle en vue d’une valeur. C’est le fossé qui sépare les «faucons» du Nouveau monde de la «vieille Europe». Celle-ci, certes, ne se guide pas sur les seules valeurs, mais elle convoque toujours la volonté générale dans l’action politique, et n’ose pas (encore) le machiavélisme à ciel ouvert des «faucons».

La critique du culte des anciens
Troisième réserve, enfin. Pour transmettre «Athènes» et la culture démocratique, Barilier insiste sur l’enseignement du grec et du latin dans les écoles. Sans relancer une polémique séculaire, je ne suis pas persuadé que faire connaître «Athènes» nécessite forcément une pédagogie des langues anciennes. Des cours d’histoire et de littérature bien pensés, au sens d’apprendre la spécificité démocratique et la culture du débat en raison, auraient peut-être un effet analogue. Trop souvent, chez nous, l’enseignement de langues anciennes devient prétexte à une nouvelle «hétéronomie» et une «clôture» accentuée du discours savant sur soi : le canon des grands textes classiques, – sans qu’on s’interroge, comme le demandait Spinoza, sur qui l’a établi et selon quels intérêts – devient le tabou intouchable et digne d’un culte, auquel il s’agit de se remettre corps et âme. Or, la remise de soi, Pierre Bourdieu l’a bien montré, est le préalable à toute servitude volontaire. Nous formera-t-on aussi à la critique de cet ultime totem ? Si le latin ou le grec deviennent non pas un instrument de pensée libre et de création, mais le signe électif de nouveaux initiés, avec pour résultat d’accentuer les différences sociales, alors à quoi bon ? Ce n’est certes pas la faute du latin ou du grec, mais rappelons simplement qu’ils ne portent pas en eux, automatiquement, les vertus «athéniennes».
D’ailleurs, je crois que les orientations des enseignants de langues anciennes dans le secondaire ne les portent pas toujours à la pensée critique autonome : menacés dans les propriétés culturelles dont ils sont les porteurs, il n’est pas rare de les voir rétablir le culte, élisant la discipline qui les a élus, ou plutôt sacralisant le capital culturel sur quoi repose leur autorité déclinante. «Athène» – l’attitude démocratique, le débat «en raison», le refus des dominations arbitraires – s’apprend donc essentiellement, Barilier a raison, même si l’on peut contester la solution qu’il préconise. Ne plus l’enseigner aux générations futures, c’est prendre un risque civilisationnel majeur, d’autant que diverses disciplines, comme l’informatique, ont introduit l’idéologie du marché à l’école. A quand, au nom du monde comme il va, des cours de marketing en deuxième primaire ?

Etienne Barilier, Nous autres civilisations… Amérique, Islam, Europe.
Genève, Zoé, 2004.

Sur le fond il est naturel que les religions qui tendent à l’universalité invitent le croyant à considérer l’autre, même mécréant, comme un frère. Il est un converti potentiel. Cette fraternité-là n’est pas tolérance. Pour prendre un exemple extrême, un grand inquisiteur pouvait condamner un hérétique tout en éprouvant pour lui une compassion fraternelle. Alors qu’aujourd’hui c’est d’exigence critique que nous avons besoin, on nous sert, en croyant faire preuve d’ouverture, des citations auxquelles on donne un goût guimauve, du syncrétisme de calendrier.
Les religions du Salut, qui se sont déjà durement et sanguinairement affrontées, sur la base des mêmes textes, aujourd’hui édulcorés, redoutent que la critique d’une dérive remette en question ce qu’elles ont toutes en commun, des livres clos d’une Révélation. D’où une solidarité interconfessionnelle qui n’est pas faite de tolérance (beaucoup ne la pratiquent pas), mais de défense d’une méthode commune.
Le 11 septembre nous a contraints à un examen (réexamen) de convictions. Mais dans le brouhaha de tous ceux qui s’expriment, la pensée critique est bien discrète.

Extrait de l’article Sur la tolérance: La grande coalition des religieux,
publié le 26 octobre 2001, DP n° 1491.

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