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Littérature: Christian Uetz : Au commencement, la parole

Christian Uetz a laissé derrière lui les catégories professionnelles des gens de lettres. Il ne voulait être ni auteur dramatique, ni romancier, ni essayiste, ni poète, ni lyrique, mais : lourique. «Je suis un lourique. / Ce que je corne sont des louries. / Car louries sont houris de rien. / Je lourise.»
«Lure/lourie»: ce qui semble désigner un instrument à vent du Moyen Age (la loure, une sorte de cornemuse, ndlr) se révèle un genre littéraire, et celui qui, comme Uetz, s’est voué à ce genre, est un lourique. Son travail laisse beaucoup de marge aux paroles elles-mêmes, car ce sont elles qui créent le lourique. Ce qu’elles lui doivent est au moins égal à ce que lui-même leur doit. «Les paroles, d’où les crées-tu ? / Je ne les crée pas / ce sont elles qui me créent. / Elles me créent, me fabriquent, sont moi-même. / Mais elles ne créent pas non plus ni ne fabriquent / et rien de rien de rien, / c’est surtout cela qui est important. / Oui vraiment.» Uetz est obligé de reconnaître l’autorité du mot alors même qu’il veut la mettre en question. La puissance supérieure de la consonance fait capoter la question. Le mot est d’abord et surtout sonorité. Ce qui compte au premier chef, c’est sa qualité phonétique qui, par son potentiel d’associations, exerce sur le poète une «contrainte sonore», «Klangzwang» irrésistible. Dans le mot un sens supérieur se manifeste, qui est d’abord accessible à l’oreille ; comprendre un mot veut dire ici «commuter» (versdrehen).

Des cascades sonores
Le fait que Uetz s’abandonne au mot – est obligé de lui céder – fait de ses lectures un événement. On ne peut pas ne pas l’écouter, dit-on à juste raison. Sa performance verbale a peu de rapport avec ce que nous appelons communément lecture. Il ne lit pas, il déclame, à un rythme infernal, par cœur, la prose aussi. Sa récitation a quelque chose d’extatique. Sans cesse il est en mouvement, arpente la salle comme un tigre tandis que les cascades de paroles jaillissent de lui, passant abruptement de l’allemand à son dialecte thurgovien.
Même si l’élément musical domine, le sens n’est jamais coupé du son. Au contraire, il y a poésie quand «sens et son» agissent de concert. Quand la pratique poétique de Uetz casse les paroles elles-mêmes, c’est d’une manière qui, loin d’en détruire le sens, l’ouvre. Le mot se déploie en une polyphonie qui rend audible ce qui jusque-là n’était pas entendu. Uetz ausculte les mots, procédant de façon quasi étymologique, il en décèle les sens seconds par des écoutes productives et fait remonter à la surface ce qu’ils cachent de refoulé. «Enghell», (clair et resserré, mais aussi «Engel»: ange), «dunkhell» («dunkel»: sombre, «hell»: clair) «Masochristen» (seul le «r» transforme le masochiste en masochrétien), «Hallustziehnationen» (dont la composition fait entendre hallucination, mais aussi «Hall»: le son ; «Lust»: le plaisir ; «Nation»: la nation ?), «Glott» («Gott»: dieu ; et glotte).

Un jeu sérieux
Certes, c’est aussi un jeu, mais qui, à tout moment, a conscience de son sérieux. Même le calembour le plus banal renvoie à la dimension profonde qui s’exprime dans le mot avant toute volonté de dire. Le sérieux de cette pratique se montre dans le rattachement explicite de l’auteur à la tradition de la mystique de la langue. Son rapport au mot est de nature religieuse : le mot et Dieu s’approchent au plus près l’un de l’autre et Þnalement ne sont qu’un. «Au commencement était le Verbe», Evangile de Jean (Jean 1,1). Aucun verset ne lui est plus proche que celui-ci. Cependant il n’est pas simplement cité à la forme afÞrmative, comme un principe dogmatique, mais lui aussi est pour ainsi dire appliqué à lui-même, maintes fois varié et prolongé. Il n’y a rien avant la parole, mais elle ne parvient pas non plus à passer outre au mot de «parole».
Le travail de Uetz sur le mot, sur le corps du mot, est voluptueux. Comme la relation du mystique à Dieu, sa relation au mot – en tant que Dieu – a une base érotique. Dans le personnage composite de Don San Juan, combinaison piquante de Don Juan et de saint Jean de la Croix, de l’amateur d’amour physique et du carme sensuellement enßammé de l’amour de Dieu, les deux éléments sont rapprochés. Et comme les textes des mystiques, ceux du très estimé Maître Eckhart par exemple, les textes de Uetz frôlent l’hérésie, soit parce qu’il prend de grandes libertés avec la tradition chrétienne, soit – dans une perspective séculière et athée – parce que, en «inactuel» qu’il se veut, il s’y réfère en permanence. L’éloge tourne au blasphème, l’humilité dévote et l’impudente déiÞcation de soi-même vont de pair.
S’il y a bien eu une «renaissance de la poésie suisse de langue allemande» dans les dernières années, alors Christian Uetz y a une part essentielle. A côté et avant les va-et-vient de Sabine Wen-Ching Wang entre pensée orientale et pensée occidentale, le demi deuil laconique de Raphael Urweider, le stoïcisme lyrique d’Armin Senser et l’astucieuse poésie pop de Michael Stauffer, c’est avant tout la voix du lourique et de Don San Juan qui a attiré l’attention.

Andreas Mauz
(trad. de Colette Kowalski)

Né en 1963 à Egnach (Turgovie), Christian Uetz a étudié la philosophie, la littérature comparée et le grec ancien. Enseignant pendant plusieurs années à Romanshorn, il est aujourd’hui écrivain indépendant et vit entre Berlin et le Lac de Constance.

Poésie
Luren, Frauenfeld, Im Waldgut, 1993.
Reeden, Frauenfeld, Im Waldgut, 1994.
Nichte, Graz, Droschl, 1998.
Don San Juan, Frankfurt a.M., Suhrkamp, 2002.

Prose
Zoom Nicht, Graz, Droschl, 1999.

Cet article, tiré et adapté du sixième numéro de la Revue du service de presse suisse publié en 2004, poursuit la collaboration de DP avec Feuxcroisés.

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