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Prix Dentan 2004 : La résurrection de la mémoire

Comment fait-on mémoire d’une origine ? Cette question, qui est au cœur du récit de Jean-Michel Olivier, le lecteur devine qu’elle concerne l’auteur lui-même : «c’est l’histoire de ma vie que je cherche», au confluent de «deux rivières (deux courants, deux désirs)», à la croisée d’une double ascendance, vaudoise et italienne.
Versant vaudois, celui des grands-parents paternels : ceux-ci tiennent un restaurant, ont deux enfants, connaissent un bonheur modeste dont le cadre quotidien est recréé avec attention et tendresse. Mais bientôt, la mort accidentelle de la fille cadette assombrit le tableau. L’auberge est abandonnée, Julien, le grand-père, trouve du travail dans une fabrique d’allumettes et son épouse Emilie s’emploie à faire des abat-jour. Occasion, pour Jean-Michel Olivier, d’élargir la mémoire du passé, en ajoutant aux notations intimistes de brefs éclats où la réalité économique apparaît avec brutalité. Ainsi, le travail à la fabrique d’allumettes est dangereux :
«Quand il remplit la machine avec les paniers d’allumettes, celles-ci frottent la plaque et s’enflamment. Sauve qui peut ! [ ?] A la Diamond, ça arrive toutes les semaines : les machines font tuyau et se transforment en lance-flammes. Parfois il n’y a qu’une issue, sauter par la fenêtre pour échapper à la fournaise.»
Tout autre est le versant italien de la généalogie, celui d’Antonio et de Nora ; ici, l’histoire privée croise sans cesse la grande Histoire : nous sommes à Trieste, Antonio lit Eliot, aime Alban Berg, rencontre Joyce ; ce sont ses talents de photographe qui vont précipiter son destin ; pendant quinze ans, il sera le portraitiste attitré du Duce, le maître des icônes impériales : «L’ombre est traquée, puis effacée de chaque image, comme l’ennemi intérieur est arrêté, envoyé en prison ou même exécuté [ ?]. La lumière règne en maîtresse absolue.»

Une vérité qui crève les yeux
Cette lumière aveuglante, il faut la corriger par le point de vue de Julien, photographe lui aussi, mais d’une sorte bien particulière, puisqu’il est à moitié aveugle. Un accident survenu dans son enfance lui a mis pour toujours de la neige dans les yeux, «une neige pâle et lourde parfois teintée de rouge vif, parfois tombant en flocons bleus irréguliers.» Ainsi, c’est en aveugle que Julien prend ses photographies, guidé par une «odeur de fruits broyés, de feuilles mortes, de foin fraîchement coupé. [ ?] Il marche au bord du vide, vers cette autre part de lui-même, plus ancienne que le monde, et dont l’entrée est interdite, quand nos yeux sont ouverts.» A l’inverse de cette soumission sensible au monde, qui ouvre sur une connaissance intime, les photos d’Antonio entendent «faire rendre gorge à la réalité – alors une autre vérité vient au jour, qui littéralement crevait les yeux, mais que personne, jamais, dans son évidence aveuglante, n’avait imaginée ou entrevue.»
La photographie révèle un au-delà du regard – pour Julien, elle fait apparaître ce que l’on voit, les yeux fermés ; pour Antonio, elle révèle ce que l’on ne voit pas, les yeux ouverts. C’est dans cet espace paradoxal, fait d’hyperacuité et d’hypersensibilité, que le récit de Jean-Michel Olivier trouve à son tour sa place et son rythme.

La plaque sensible du texte
Son livre est construit par fragments, c’est une succession de brefs paragraphes séparés par des blancs typographiques qui découpent des instantanés : ainsi ces «cavaliers en djellaba et turban rouge, fusil en bandoulière, chaussés de simples sandales de cuir», qui galopent dans les prés enneigés – des spahis que les aléas de la guerre ont conduits en Suisse. C’est une des réussites de L’Enfant secret que cette résurrection ponctuelle du passé grâce à des images parfaitement précises et indubitables. Voilà pour l’acuité.
Et la sensibilité ? Pour ma part, c’est dans les blancs typographiques que j’en percevrais volontiers l’action – dans ces endroits nombreux où le texte est vierge d’écriture, signalant ainsi l’absence, explicite, de tout développement. Le mot peut s’entendre aussi dans son sens technique : pour Julien «le monde est une photographie qu’il n’arrivera jamais à développer». De même ces blancs ; ils sont la pure plaque sensible du texte, là où s’ouvre le vide, «vers cette autre part de nous-mêmes» où restent, invisibles et imprononçables, les signes vrais de notre vie. «Le mot n’est écrit nulle part, et jamais prononcé ; l’image, volatile et tronquée comme une ombre, est tenue secrète.» Des mots ont été écrits pourtant, des images ont été produites, afin que nous sachions que le désir d’identité n’est pas vain, et que la littérature est le lieu par excellence où composer ce désir.
Jean Kaempfer

Biographie
Jean-Michel Olivier est né en 1952 à Nyon. Son mémoire de français sous le titre Lautréamont : le texte du vampire obtient le prix Hentsch en 1978. C’est le début d’une carrière littéraire où essais et textes de fiction alternent. Sur la photographie et l’art contemporain, il publie La Toilette des images (1981), La Chambre noire (1982), René Feurer : l’empire de la couleur (1984), Virus de la photographie (1991) et enfin la Montagne bleue (1997). Il signe cinq romans : L’Homme de cendre (1987), La Mémoire engloutie (1990), Le Voyage en hiver (1994), Les Innocents (1996) et récemment L’Amour fantôme (1999), ainsi qu’un recueil de nouvelles Le Dernier Mot (1997). Dans les années huitante, il préside à la naissance de trois revues : La Main de Singe (publiée à Seyssel, France), Contrepoints et surtout Scènes Magazine, mensuel d’actualités culturelles, fondé avec son ami Frank Fredenrich, à Genève, en 1986, et qui perdure avec succès. Il est également critique de théâtre, de musique et de littérature à la Tribune de Genève et au journal La Suisse, de 1987 à 1994. Il reçoit en 1999 le Prix artistique de la ville de Nyon pour son œuvre. Il vit aujourd’hui à Genève où il enseigne le français et l’anglais.

www.jmolivier.ch

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