Page d'accueil - 1 Navigation - 2 Aller au contenu - 3 Derniers articles - 4 Recherche - 5 Contact - 6

Prix Dentan: Entre Evangile et cynisme, l’espace de la littérature

Le Prix Dentan a distingué cette année le dernier roman d’Etienne Barilier, L’Enigme, paru aux éditions Zoé. La cérémonie de remise du prix a eu lieu le 23 mai dernier, dans les salons du Cercle littéraire de Lausanne.
L’action de L’Enigme nous reporte une trentaine d’années en arrière. En ce temps-là, certains s’en souviennent sans doute, il n’était pas encore obligatoire de jouir sans entraves, ni non plus interdit d’interdire; le nouvel évangile de Mai 68 existait dans sa fraîcheur inédite, et ne laissait pas deviner la défiguration qu’il allait bientôt connaître, je veux dire, la tyrannie libertariste néo-libérale des démocraties-marchés contemporaines. Et l’Evangile, avec majuscule, la bonne nouvelle de la Résurrection du Christ (car c’est ce grand sujet, cette énigme fondatrice de l’Occident que Barilier a choisi de placer au cœur de son roman), ? l’Evangile n’était pas encore rabaissé à l’état de fiction théocratique résiduelle, en passe d’être emportée dans le flux marchand des objets et des personnes. En 1972, à la charnière de l’âge moderne et de l’âge post-moderne, l’Evangile, mais aussi la question plus générale de la croyance, du partage entre le vrai et le faux, entre l’illusion et la réalité, ce sont de vraies questions, des questions dramatiques, éminemment romanesques.
C’est en nouant ensemble deux histoires que Barilier, dans L’Enigme, reprend ces questions: il met en place, d’une part, une intrigue philologique, dont les héros sont des professeurs de grec, des «codex» de parchemin à découvrir sur le terrain, en Egypte ou au bord de la mer Morte, avec l’espoir de révélations nouvelles sur l’existence historique du Christ; d’autre part, L’Enigme propose un roman de formation, le récit d’une éducation sentimentale dont Jean, le jeune héros, émergera mûri et changé. Jean, assistant de Larive, professeur de grec de l’Université de Lausanne, s’attache d’abord à Aïda, une jeune fille qu’il idéalise et veut aimer comme une image, puis il rencontre Sybille, qui l’initiera avec une généreuse simplicité au plaisir physique, et enfin Chloé, une étudiante qui partage sa passion pour la civilisation antique. C’est Jean qui permet aux deux intrigues de se croiser: par exemple, s’il rencontre Aïda, au Caire, c’est parce que Larive l’a envoyé à Oxyrhynque, un site archéologique proche de cette ville; et s’il rencontre Sybille, à Capri, c’est parce qu’il est chargé d’apporter à un autre helléniste, Montaigle, le codex prometteur qu’il vient de découvrir en Egypte.

Moralisme protestant

Pour Jean, mais aussi pour Larive et pour Montaigle, le Grand récit de légitimation chrétien n’est pas seulement un objet philologique, une réalité professionnelle. C’est aussi un récit qui les concerne passionnément, qui représente une affaire de vie et de mort, qui a des incidences immédiates et déterminantes sur leurs existences. Ainsi, Jean se sent garrotté dans le moralisme protestant, il vit coupable sous un ciel qu’il imagine «truffé d’oeils et d’œilletons, de regards lourds». Aussi le «petit Suisse vivant après 68», quand il aura connu le plaisir avec Sybille, va s’en prendre violemment à Dieu, qui l’empêche «d’être amoureux joyeux, méchant librement. [ ?] L’inexistence de Dieu? Certes, mais dans un seul but: vaincre la solitude, être libre, libre. Pour vivre. Dieu n’existe pas, tout est permis, même de respirer.» Et Montaigle, qui déchiffre à Capri le codex découvert en Egypte, n’est pas moins impliqué que Jean dans la question de l’existence, ou de l’inexistence de Dieu. Sa femme et sa fille sont mortes en effet dans un accident de voiture, mortes à jamais. «Ma Juliette n’est pas ressuscitée, non parce que nous manquons de foi, mais parce qu’on ne ressuscite pas [ ?] Un point c’est tout.»

Le pouvoir des fables

Or, cette évidence, pour Montaigle, «n’a été démentie que par un effort d’illusion véritablement monstrueux, véritablement criminel, et qui s’appelle les Evangiles.» Pour réfuter les Evangiles, il ne faudrait pas moins qu’un Anti-Evangile, par exemple le récit d’un témoin oculaire de la mort du Christ, qui établirait sans conteste le fait de sa non-résurrection. Et voilà que cet Anti-Evangile existe, c’est le codex rapporté à Capri par Jean! Montaigle en révèle le texte au jeune homme progressivement, au fur à mesure que la traduction avance. Mais il faut être attentif ici au cadre de ces scènes de lecture. Montaigle se tient «debout devant le codex ouvert un peu comme le pasteur devant la table de communion, avec le livre, le pain et le vin.» La communication de la mauvaise nouvelle athée exige le même décorum que celle de l’Evangile chrétien. Et s’il fallait tuer Dieu, tout à l’heure, pour vaincre la solitude, la croyance dévote en sa mort – dont Montaigle s’institue le prêtre – y conduit plus sûrement encore. L’anti-religion de Montaigle proclame un «désespoir triomphant» d’autant moins justifié que le texte sacré sur lequel il se fonde est un faux, et qu’il le sait pertinemment, puisqu’il en est l’auteur! Ainsi, «l’effort d’illusion véritablement criminel» qu’il dénonçait dans les Evangiles ne l’empêche pas d’être un tel criminel à son tour Ð voire d’être lui-même la première victime de sa machination: car ce faux, Montaigle y croit: il «croit réellement, de tout son être, que ce texte est vrai».
La question, on le voit, s’est progressivement déplacée. Le post-modernisme ne crédite plus les grands récits qui traînent à l’horizon de nos sociétés; le pathos moderniste, à l’inverse, les dénonce: il débusque ce qu’il y a de névrotique dans la religion, ? et propose, avec la même énergie, d’autres névroses. Or, en 1972, nous sommes, avec L’Enigme, dans un entre-deux, suspendus entre la croyance militante et le cynisme marchand – c’est-à-dire, ajouterai-je, dans l’espace même de la littérature.
1972, c’est le moment, exquis, où les discours durs sont en train de s’alléger en fiction. Et L’Enigme, qui offre au lecteur le roman de ce moment, est donc aussi, dans le même geste, une superbe et convaincante apologie du pouvoir et de la nécessité des fables. Jean Kaempfer

Recommander cet article
logo creative commmons license creative commons

La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/6410 - Merci

Discussion

Pas encore de commentaire.

Les commentaires sont fermés.

Le Kiosque de DP

RSS email icon

Das «beste Gesundheitssystem» wird zum Lazarett

Das Schüren von Angst macht krank. Ärzte wissen das. Trotzdem malen ihre Fachgesellschaften schwarz und machen Gesunde zu Kranken (Infosperber)

icone lien Lire l'article

Lackmusprobe für Bundesrat Alain Berset

Die Pharmaindustrie lobbyiert für höhere Medikamentenpreise. Der starke Franken mache ihr zu schaffen – in Wahrheit profitiert sie (Infosperber)

icone lien Lire l'article

«Um euren Finanzplatz mache ich mir keine Sorgen»

Griechenland wird laut Star-Ökonom Nouriel Roubini nicht das einzige Land sein, das die Eurozone verlassen wird. Weshalb er für die Schweiz deshalb kaum Gefahr sieht, erklärt er im Interview mit Tagesanzeiger.ch/Newsnet

icone lien Lire l'article

«Die Asylverfahren sind kafkaesk»

Migrationsexperte Thomas Kessler sagt, von der Schweizer Asylpolitik profitierten heute die Falschen. Er fordert einen Umbau unter linker Führung (Tages-Anzeiger)

icone lien Lire l'article

«Die Politiker sind süchtig nach Moral»

Der Germanist Peter von Matt sieht die Affäre Hildebrand auch als Folge einer boulevardisierten Politik. Und gerade davon habe die Bevölkerung genug, wie die letzten Wahlen zeigten (Tages-Anzeiger)

icone lien Lire l'article

D’une grande crise à l’autre: quelles ruptures politiques?

Peut-on tirer les leçons de la crise de 1929 ? (Le Monde)

icone lien Lire l'article

Freie Hand für die Vermögensverwaltung der Bundesräte

Sous réserve de légères restrictions, les membres du Conseil fédéral sont libres de gérer leur fortune privée (NZZ Online)

icone lien Lire l'article

Le drôle de destin de la taxe Tobin, des altermondialistes aux libéraux

Drôle de destin que celui de cette taxe, imaginée par un économiste libéral aux Etats-Unis en 1972, popularisée par les altermondialistes d’Attac (Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne), et portée par les socialistes européens, avant de se voir aujourd’hui défendue par des gouvernements libéraux comme ceux de Nicolas Sarkozy et Angela Merkel (Le Monde)

icone lien Lire l'article

2012-2015: les enjeux sociaux en Suisse

Ces quatre prochaines années, les débats seront vifs sur toutes les composantes du système social suisse : l’AVS, le deuxième pilier, la maladie, le chômage, l’invalidité et la pauvreté. Etat des lieux et des enjeux. Par Stéphane Rossini (Revue REISO)

icone lien Lire l'article