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Livre : Frontières, dans l’espace et avec le temps

icone auteur icone calendrier 16 juillet 2004 icone PDF DP 

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«Echangerions riche histoire contre meilleure géographie». Cette petite annonce insérée dans les années 1980 par des Polonais proeuropéens résume bien les principales dimensions des frontières, inscrites dans l’espace et dans le temps. Des limites qui séparent les territoires, se déplacent au gré des conquêtes et replis, bougent sur la carte sinon dans les têtes et les cœurs, où elles se gravent au fil des générations.
Depuis l’enfance où elle traversait continuellement le modeste ruisseau-frontière appelé Foron, habitant la Suisse et suivant l’école en France, d’où elle ramenait connaissances avancées et plaques de beurre, Joëlle Kuntz n’a cessé de vivre les limites posées là par la géopolitique, l’histoire et les mentalités. Etonnée par tant de divisions, elle s’interroge sur leur persistance et médite sur leur portée, à l’ère des Nations Unies et des marchés globalisés.

Un brassage désordonné
Fondées sur de fines observations faites dans les cinq continents, les conclusions de l’auteure ne sont guère rassurantes, ni pour la paix dans le monde, ni pour l’avenir des populations qui semblent condamnées à une errance sans fin – ou à un brassage cruellement désordonné. Car «les frontières nationales n’ont pas failli, elles ont au contraire réussi au-delà de l’imaginable». Comme par un réflexe de survie, elles ont su garder leur position et, pour le reste, s’adapter, modifiant non seulement leur tracé mais aussi désormais leur fonction ; on y contrôle de moins en moins les passeports, de plus en plus les visas. Ainsi le veut la libre circulation des personnes, qui transforme les douanes en postes de police.
Grandes ouvertes ou à géométrie variable, les frontières ne définissent plus clairement les appartenances. Or les habitants, et plus encore les migrants qui trouvent un terme à leur parcours tellement aléatoire, ont besoin d’un rattachement. «Personne ne peut rester personne». Et voilà que les frontières, ayant levé leurs barrières et parfois roulé leurs drapeaux, libèrent toute une énergie émotionnelle, qui ne s’investit plus dans le territoire national, mais «dans une certaine forme du paysage et des lieux, comme recours élégiaque, refuge pour une mélancolie de l’histoire». Belle explication du repli écolo-romantique sur les régions, sur les pays au sens de la géographie physique, tous espaces de préservation d’un cadre de vie. Ce n’est plus le maquis pris par les résistants contre l’envahisseur, c’est la défense d’une identité, d’un sentiment d’appartenance, d’une représentation irréductible à toute autre, contre la perte de repères, le détachement, l’indifférenciation.

Faire confiance au temps
Les effets de telles attitudes et motivations, Joëlle Kuntz les pressent bien sûr, mais ne semble pas s’en inquiéter outre mesure ; voilà qui surprend de la part d’une internationaliste affirmée, fervente des organisations onusiennes et européenne convaincue. Sans doute fait-elle davantage confiance au temps qu’à l’espace, à l’histoire qu’à la géographie, pour faire avancer la raison, la paix et le développement humain.
S’agissant de l’Europe en tout cas, les choses ne se présentent pas mal sur le long terme pour la Suisse. De plus en plus eurocompatible, «mais dans l’indépendance», la Confédération joue le rôle d’un «membre clandestin [de l’Union européenne], hors-la-loi volontaire toléré pour ses côtés sympathiques. De toute façon, l’invitation qui lui est faite d’entrer n’a pas de date limite, c’est quand elle veut».
Même la mondialisation n’ôte pas tout son optimisme lucide à Joëlle Kuntz. Elle voit bien la contradiction – et la supporte. D’un côté, on applaudit à la consommation à grande échelle : Internet, world music, tourisme longue distance, commerce planétaire (dont la partie équitable rend l’autre acceptable). Inversement, on craint le remaniement des pouvoirs, tels que le symbolisent les accords OMC, les sociétés multinationales, les normes unifiées ou les capitaux volatiles.
Entre les marchés qui ne cessent de s’étendre et les lois qui valent dans un espace limité, entre les frontières effacées par les intérêts économiques et celles que maintiennent les institutions politiques, il n’y a pas de choix exclusif mais des combinaisons variées, comme dans l’Europe unie. Où «la tension inévitable entre intégration et désintégration est désamorcée par l’enchevêtrement». Une imbrication familière, faite du croisement des responsabilités et de compromis par empilement. Comment ne pas s’y reconnaître ? On dirait la Suisse .

Joëlle Kuntz, Adieu à Terminus – Réflexions sur les frontières d’un monde globalisé.
Paris, Hachette Littératures, 2004.

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