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Suissitude : Le marketing de l’archaïsme

icone auteur icone calendrier 28 novembre 2003 icone PDF DP 

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Le 19 octobre dernier à 19 heures, quelque chose a changé dans le style de la politique en Suisse. En s’autoproclamant candidat au Conseil fédéral, devant des «éléphants» désorientés, Christoph Blocher a non seulement pris les commandes de l’agenda en vue du 10 décembre ; il a aussi rompu avec l’usage voulant qu’un conseiller fédéral in spe fasse profil modeste et patte douce pour mieux préserver ses chances face aux grands électeurs.
Le coup de force du 19 octobre s’apparente, toutes proportions helvétiques gardées, à un véritable coup d’Etat. Il y a manifestement rupture avec les mœurs politiques de ce pays, où d’ordinaire l’ambition s’avance masquée et où le flair inspire une circonspection tous azimuts. Il y a aussi décalage entre sa propre idéologie, traditionaliste jusqu’à l’archaïsme, et son style particulier, tout à fait contemporain, intégrant parfaitement les lois du marketing politique, y compris les effets de la personnalisation médiatique. Christoph Blocher fonce à découvert et tient un discours que les autres se gardent bien d’utiliser, méritant son surnom de tribun, qu’il préfère sans doute au titre trop honorable de conseiller national. Président d’un parti cantonal qu’il conduit comme un corps expéditionnaire, patron d’une entreprise qu’il gouverne en fondateur de dynastie, père d’une famille qu’il domine sans partage, Christoph Blocher tient aux structures hiérarchiques et, quand elles l’arrangent, aux procédures démocratiques. En bon populiste antiparlementaire, il apprécie la démocratie directe des communautés villageoises et se méfie de la démocratie par délégation pratiquée à l’échelle des nations et des villes, à l’instar d’un certain Jean-Jacques Rousseau, dont il fait – comme de tout – une lecture sélective et simplificatrice.

Un goût pour
l’ordre traditionnel
Doyen de fonction au Conseil national, ce qui lui vaudra de prononcer le discours d’ouverture de la législature, Christoph Blocher assume parfaitement son ancienneté ; cette appartenance à un certain passé – il est entré sous la coupole en 1979, au beau temps du DMF et de l’apartheid qu’il a tous deux soutenus avec une égale conviction – correspond bien à son goût pour l’ordre traditionnel et à son idéologie profondément conservatrice, avec le trio identitaire classique : le travail comme créateur de valeur, la famille comme lien profond, la patrie comme affirmation d’indépendance et, dans le cas de la Suisse, de neutralité.
Tout cela correspond bien aussi à la fameuse Arbalète, qui a symbolisé pendant des décennies la Qualité suisse¨; ce glorieux label était célébré chaque année pendant toute une semaine, entre la rentrée scolaire et le Comptoir suisse. Longtemps après la disparition de ces journées en l’honneur des produits garantis, l’idée de qualité suisse a ressurgi dans la récente campagne pour les élections nationales, revendiquée par l’UDC comme un attribut exclusif.

Communicateur
contemporain
Conservateur quant au fond, Christoph Blocher est profondément d’aujourd’hui quant à la forme, soignée à l’aide de communicateurs efficaces. Il a un discours compréhensible et une gestuelle expressive pour chaque circonstance, il parle un langage variant selon le public-cible, il ne lésine pas sur les moyens à investir dans la communication au sens large, manifestations comprises. Il choisit les lieux pour leur caractère symbolique facile à décoder, il se présente avec ceux qui le valorisent (Martin Ebner au temps de sa gloire spéculative) et n’hésite pas à désigner ses interlocuteurs à la vindicte de l’auditoire (malheur au conseiller fédéral invité au rituel de l’Albisgütli) ; il délivre un message plein de formules massues, maniant aussi bien la proclamation que la menace, la dénonciation que l’insulte, sans toutes ces précautions et nuances qui font l’essence du discours politique et le désespoir des médias. Il multiplie les contacts avec le peuple, des personnes âgées de Zurich invitées au petit-déjeuner du samedi et les tracts de plusieurs dizaines de pages distribués à tous les ménages du pays.
Comme si tout cela ne suffisait pas à faire de Christoph Blocher un politicien nouveau style et largement hors normes, il y ajoute un talent pour la stratégie. La machine UDC qu’il a lancée à Zurich voici une vingtaine d’années fonce sur des rails dont il a défini la direction, le profil, les aiguillages. A chaque intersection, les parcours possibles sont imaginés d’avance, comme autant de scénarios alternatifs. Il y a ceux des différents niveaux de victoire, comme pour les élections du 19 octobre, il y a ceux des ratages, risqués par un sens de la nécessité idéologique (référendum contre le nouveau droit matrimonial en 1985, initiatives anti-immigration, votations sur l’ONU ou l’Europe). Du beau travail qui permet de prévoir plusieurs coups d’avance, de capitaliser les succès et d’activer les échecs, de rebondir en toutes circonstances.
Mais le diable d’homme, malin et organisé comme peu d’autres, est sans doute plus entêté qu’intelligent. Il perd une partie de ses moyens quand il s’agit de lui-même. Sa candidature d’il y a quatre ans sonnait faux. Celle de cette année sonne trop fort, trop contraire à la nature fédérale, pour ne pas provoquer des rejets, jusque dans les rangs du groupe parlementaire UDC. Mais attention : si cette formation a deux élus au Conseil fédéral sans que le tribun zurichois en soit, le parti du TSB (tout sauf Blocher) n’en aura pas fini avec son ennemi. Lequel mettra toute son énergie à exercer, de l’extérieur et doublement, ses immenses talents de stratège et de manipulateur.

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