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Exposition de Thomas Hirschhorn : La démocratie de l’insignifiant

Jacques Guyaz
17 décembre 2004
DP 
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Thomas Hirschhorn a recouvert les murs, tous les murs du Centre culturel suisse à Paris, de cartons peints dans des couleurs un peu «sales»: rose délavé et brun. C’est au point que les toilettes sont invisibles. Le préposé derrière le comptoir vous indique des cartons semblables aux autres qu’il faut pousser pour arriver aux WC, sans la moindre indication, rien. Les meubles, les chaises, tout est recouvert de gros papier collant. L’ensemble est assez saisissant, plutôt réussi et oblige à se concentrer sur le contenu (mais cette forme est elle-même un contenu, bien sûr).

Les graffitis
Les cartons sont couverts d’inscriptions au feutre. Des citations sur la démocratie, parfois ambigu‘s : Hirschhorn est-il vraiment démocrate ou s’accommoderait-il d’une dictature ? j’imagine que non, mais la question peut se poser. L’esthétique est celle des tableaux de Basquiat en plus rude. L’impact mental est très fort. En définitive, c’est la première fois que j’ai été confronté à une vraie interrogation sur la démocratie car d’habitude elle va de soi. On n’y pense jamais.

Les collages
Sur les graffitis sont collés d’innombrables articles de presse découpés dans nos journaux, du Tages-Anzeiger à la NZZ en passant par L’Hebdo et Le Temps, mais aussi 24 heures ou Le Matin. Une très grande partie de ces collages est consacrée à Christoph Blocher ou aux résultats des votations sur la naturalisation facilitée. D’autres sont de grands schémas explicatifs sur la démocratie directe ou les institutions suisses. On y trouve aussi les résultats de toutes les votations fédérales sans compter des citations au comique involontaire, de Jacques Derrida semble-t-il. Dans une longue liste de titres de livres écrite au feutre sur un mur par Thomas Hirschhorn lui-même, mais oui, c’est lui : Jean-Daniel Delley, L’initiative populaire en Suisse. Sinon aucune citation tirée de DP, ce qui est tout de même vexant.
Selon le témoignage d’amis français ne connaissant pas la Suisse, ce déluge d’informations est totalement incompréhensible. On m’a même demandé : «C’est qui le type à lunettes qu’on voit souvent ?» au sujet de notre Christoph national. Pour moi, Helvète concerné, j’ai trouvé qu’un sens émergeait peu à peu de ce fatras : peut-être celui de la submersion de la démocratie par l’information. La plupart des visiteurs – il y a du monde – étaient Suisses. Il était assez savoureux d’entendre des couples binationaux dont la moitié suisse essayait de faire comprendre à l’autre, sans y parvenir vraiment, comment fonctionnait notre petit pays compliqué.

Les trains
A plusieurs endroits, des petits trains électriques tournent en rond sur des tables et passent sous des tunnels (tout le décor en kraft brun, bien sûr). Sur les murs, sur les rares espaces libres qui subsistent, sont collés des plans et des coupes des tunnels du Gothard. Des téléviseurs projettent des vidéos de voies de chemin de fer et de paysages suisses filmés depuis une locomotive.

Les actions
Il y a donc le fameux Guillaume Tell avec l’épisode de la métaphore urinaire qui a fait jaser, mais je ne l’ai pas vu, la salle était pleine. Il y a aussi la conférence quotidienne – je l’ai vue sur une télévision – avec des propos très pataphysiques et des phrases composées de mots tirés au hasard. Enfin, il y a le journal quotidien.
Ah le journal ! La dernière page est une photo des tortures dans la prison irakienne d’Abou Ghraib agrémentée des écussons des trois cantons primitifs et de la Suisse avec les dates 1291-2004. Or, l’excessif rejoint l’insignifiant, et l’acte en devient affligeant et infantile.
En conclusion, cette exposition aurait fait un excellent pavillon pour Expo 02. Elle nous prend à rebrousse-poil, nous déstabilise et c’est un bon remède contre les idées toutes faites. Par contre, il est totalement absurde de la part de Hirschhorn de l’avoir réalisée à Paris. Elle est incompréhensible pour un Français. Cette exposition aurait dû être montée en Suisse. Or, Thomas Hirschhorn ne veut pas exposer dans notre pays, il se coupe donc du public naturel de cette œuvre qui pourrait figurer dans une Kunsthalle, voire au KŠfigturm de Berne. Cet artiste important et intéressant fait preuve d’une remarquable cécité politique. Dans son journal, il y a une «lettre à Thierry» où il écrit : «Tout ça paraît peut-être un peu confus, j’en suis conscient». En effet, Thomas, en effet ?

Rappel au règlement

La relation de l’artiste et du commanditaire n’est pas simple. Michel Ange et Jules II se disputaient violemment. Le XIX° siècle finissant invente l’artiste maudit, le génie incompris, un mythe encore très présent aujourd’hui. Puis vint la figure de l’avant-garde, le peintre apprécié par une élite éclairée. Enfin les dernières décennies du XX° siècle réinventent en Europe le mécénat d’Etat, appliqué aux artistes novateurs, qui posent souvent en rebelles, parfois par jeu, parfois par conviction. Même si la comparaison est excessive, Pro Helvetia n’est pas plus neutre que le pape della
Rovere et les artistes pas plus libres que Michel-Ange. La relation est subtile, complexe, ambigu‘.
L’Etat démocratique s’honore en finançant un organisme destiné au soutien et à la diffusion de la création artistique. Un empiétement des élus, quel qu’il soit, ne peut que perturber cette mécanique délicate de la relation avec l’artiste. Les divergences entre les Chambres montrent la totale incompréhension d’une partie du monde politique à l’égard de la création artistique. La vigilance est nécessaire. Un État sponsor obsédé par l’image du pays ne doit pas s’imposer à un État
mécène soucieux des libertés de l’imaginaire. DP

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