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Société de l’information : Le virtuel pris au piège de son récit

icone auteur icone calendrier 28 février 2003 icone PDF DP 

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On ne parle plus guère de la «société de l’information» depuis le 11 septembre 2001, la fin de l’auto-proclamée nouvelle économie et la reprise du chômage. Les recherches universitaires se déroulent dans un temps long qui n’est pas celui de l’actualité et il n’est pas étonnant de voir surgir maintenant un livre consacré à la société de l’information, résultat d’une recherche conduite de 1999 à 20021.

Un récit mythique
Avec le recul, la société de l’information apparaît avant tout comme un «récit», un mythe héroïque de l’Occident, qui permet de traduire, en paroles et en symboles des glissements techniques et l’émergence de nouvelles catégories professionnelles. Le thème sous-jacent est celui du progrès, de la prophétie d’un monde meilleur, grâce à la technique qui permet une meilleure maîtrise du monde et une libération progressive des individus. Cette tradition est ancienne:Karl Marx ou Henry Ford en sont des jalons.
Le récit, le mythe de la société de l’information est évolutionniste et libérateur. L’humanité commence avec les chasseurs-cueilleurs, passe à l’agriculture, à l’industrie et débouche enfin sur l’univers de l’information. A ce discours linéaire répond celui de l’autonomie. Les auteurs montrent bien que le discours sur le passage de la bureaucratie et de la hiérarchie à la décentralisation et aux réseaux est constitutif du mythe fondateur de la nouvelle économie. Peu importe que la réalité soit très différente et que l’usage massif des réseaux informatiques crée plutôt de nouveaux centres de pouvoir et de contrôle; la fonction du mythe est de rendre les transformations acceptables par tous.
Le discours sur le changement est omniprésent dans tous les textes. Il n’est question que de mutation, de discontinuité, de rupture, d’un changement unique dans l’histoire. Certains, qui ne manquent pas de souffle, ont même considéré que l’entrée dans la société de l’information représente la seconde révolution de l’humanité après l’invention de l’agriculture au Néolithique !

Le retour de la réalité
L’analyse des auteurs sur la fonction du mythe est largement corroborée par plusieurs événements. De manière très locale, les déboires d’Orange, l’opérateur téléphonique, et la réaction de ses employés, sont très significatifs. Dans cette entreprise typique de la société de l’information, les salariés, ils le disent, avaient pleinement adhéré au récit fondateur. En se fracassant sur la réalité du marché, le personnel licencié réagit d’autant plus vivement et témoigne de son aveuglement antérieur comme cet employé qui déclare à la presse: «Pour moi les syndicats, c’était loin, c’était la France !»
Une seconde série d’événements montre bien que l’économie réelle, la vraie, celle qui traite des ressources rares est toujours là, et bien là. La saga héroïque de la société de l’information laisse entendre que grâce à la hausse du niveau d’éducation et à la formation permanente, une population dynamique et imaginative accroîtra sans cesse ses ressources. Dans le même temps, les restructurations de La Poste, les plans sociaux chez Veillon touchent des personnes peu qualifiées, travaillant à temps partiel, loin, très loin des start-up d’il y a cinq ans, un siècle presque ?
Enfin, le retour du pétrole, cette vieille huile de naphte sans laquelle notre civilisation s’affaisserait rapidement. MM. Bush, Cheney et Rumsfeld connaissent bien. Ils ont remis le grand jeu autour des gisements au centre de la vie de la planète. Ils ont aujourd’hui une étiquette de grands méchants, mais à tout prendre, les Bill Gates, Larry Ellison et autres grands fauves de la société de l’information, ne sont sans doute guère plus recommandables.
Alors la société de l’information est-elle un fantasme, un mythe sans fondements? Non, ce récit traduit, à sa manière, des changements importants et profonds, mais qui sont plutôt comme une nouvelle couche, un nouveau cortex qui s’ajoute à la société ancienne, qui ne s’y substitue pas et qui ne la remplace pas.

1Gérald Berthoud, Frédéric Ischy, Olivier Simioni, La société de l’information: la nouvelle frontière?, Université de Lausanne, 2002.

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