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Note de lecture: Sous l’arbre à palabres, les mots et les codes

Gilbert Rist et d’autres auteurs ont cherché ce qui se cache derrière les formules récurrentes du langage. La conclusion est rassurante : elles ne sont pas l’apanage de nos sociétés.

Dans la vie politique ou dans le monde journalistique, les formules toutes faites sont légions. Elles ne cessent de proliférer et de tout envahir. Ainsi on passe son temps à « élargir l’éventail des choix » à lutter pour « l’éradication de la pauvreté ». « Les avancées » sont toujours « sans précédent », mais elles « restent menacées ». Les « fossés ne cessent de se creuser », d’ailleurs « le chemin qui reste à parcourir est encore long ». Il serait facile de multiplier les exemples. L’utilisation récurrente d’un ensemble considérable de formules est-il le signe d’une paresse intellectuelle, d’une imprégnation trop forte de l’environnement des médias ? Dans Les mots du pouvoir, Gilbert Rist et d’autres auteurs essaient de répondre à cette question1.

Les formules rassurent

Selon eux, nous sommes là dans un univers enchanté, presque celui d’un conte de fées avec un combat du bien contre le mal, rempli d’obstacles, mais un résultat final qui ne fait aucun doute : le chevalier blanc l’emporte à la fin du récit. Comme dans la tradition orale, la répétition est nécessaire, le récit doit être parsemé de balises aisément reconnaissables, ce qui est le rôle du « style formulaire ».
Le lecteur ou l’écouteur doit être rassuré. La présence des formules permet de se repérer. « les progrès technologiques » et le « démantèlement des services publics » n’ont pas besoin d’être vérifiés, discutés, démontrés. Leur présence dans le discours permet de créer un effet familier, de rassurer celui qui énonce Ð je suis compris Ð et celui qui écoute Ð je l’ai compris. Un effet de réalité est produit, qui renvoie à la conception du monde des interlocuteurs et leur permet de structurer leur univers.
Une comparaison avec les sociétés traditionnelles prend tout son sens. Dans celles-ci, ce sont généralement les Anciens qui expriment une parole publique, d’une manière très codifiée, avec une rhétorique précise, des paroles stéréotypées et un grand formalisme. Les mots ne sont pas prononcés à titre personnel ; celui qui s’exprime utilise un capital symbolique dont il dispose. Il est écouté parce qu’on lui reconnaît un pouvoir d’énonciation. Dans de nombreuses sociétés sans écriture, l’utilisation d’un langage cérémoniel rempli de formules sert aussi à exercer un certain contrôle social, à forcer l’adhésion grâce à la multiplication de stéréotypes qui ne seront pas remis en cause.

Pour le lien social

Les formules sont toujours familières et ambigu‘s ; elles n’engagent à rien. A l’extrême limite, il n’est même pas nécessaire que le discours ou l’argumentation soient écoutés, il suffit qu’ils soient prononcés afin de conforter celui qui parle et ceux qui sont avec lui. Le fonctionnement du lien social n’est pas de nature différente lors du conseil des Anciens chez les Nambikwara du Brésil et lors de l’élection d’un sénat universitaire. On ne peut se passer des formules toutes faites, elles sont des balises indispensables à la reconnaissance mutuelle. Nous n’avons donc pas fini de nous trouver « au pied du mur » face à la « montée de l’insécurité » ? jg

1Les mots du pouvoir, sous la direction de Gilbert Rist, « Nouveaux cahiers de l’IUED », Presses universitaires de France, Paris, 2002.

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