Le compartimentage territorial et politique de la Suisse est l’objet de critiques répétitives. Il suffit de quelques kilomètres pour franchir une frontière invisible et que changent les règles de l’organisation scolaire ou sanitaire, de la fiscalité, du maintien de l’ordre comme si, au pas d’un cheval, on franchissait des fuseaux horaires.
Mais ce cloisonnement critiqué a ses vertus. Il fait obstacle à la propagation des émotions politiques irrationnelles. Ce qui émeut Genève ne touche pas Saint-Gall, et réciproquement. Les sujets, qui dans les Etats unifiés sont un problème national amplifié, ne sont souvent en Suisse qu’un problème cantonal ou local de faible écho. Ainsi, malgré une forte immigration musulmane, nous n’avons pas jusqu’ici connu un débat suisse sur le port du voile à l’école. Les directeurs d’établissement règlent les cas en tenant compte de l’environnement et surtout de l’intérêt des jeunes filles. Dans le même esprit, l’école a presque partout accepté de scolariser les enfants de clandestins. Cette souplesse n’empêche pas d’être ferme et intransigeant sur d’autres points. Pas acceptable que les jeunes musulmanes soient dispensées de certains cours, par exemple, de gymnastique, de même que les médecins hospitaliers ne sauraient admettre que des maris viennent surveiller l’auscultation de leur femme. Pas acceptable non plus qu’une enseignante donne ses cours «en voile». Ce n’est pas une discrimination que d’exiger le respect d’une règle commune, même non écrite.
En donnant une portée nationale à la décision zurichoise d’autoriser une employée pendant son travail, en contact avec le public, de porter le voile, Migros a failli casser les bienfaits du compartimentage helvétique. Heureusement la direction s’est rapidement reprise. Il sera tenu compte à chaque fois des circonstances, des appréciations locales.
Cette prudence pragmatique dans les comportements et les décisions publiques ne signifie pas que le débat et le combat d’idées sont à bannir. Il faut distinguer le champ de la tolérance sociale du champ des convictions personnelles et de l’engagement. Rien ne doit retenir la critique qui dénonce dans le voile un machisme, asservissant la femme, jugée impure par nature. L’islam n’a d’ailleurs pas l’exclusivité de cette image de la femme. On la retrouve dans les autres religions du Livre. L’histoire inquisitoriale et consistoriale du christianisme l’illustre. Et dans certains plaidoyers sur la tolérance, il y a comme la mauvaise conscience d’un passé récent. Ou d’une doctrine non encore révisée.
La société est divisée entre deux exigences contradictoires. D’une part, une recrudescence des affrontements entre les croyances et les idéologies, d’autre part le souci que l’Etat et les décideurs respectent la proportionnalité et les circonstances locales. Mais l’Etat ne pourra tenir ce rôle nouveau qu’à une condition, celle de son impartialité. Or celle-ci sera suspecte tant qu’il n’y aura pas une franche séparation de l’Eglise et de l’Etat. En Suisse, avec des variables cantonales, cette condition n’est pas remplie.
Edito : Le voile de la caissière zurichoise
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