Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Médias et politique : De l’Atlantique à l’Oural en passant par Lausanne

Le bilan d’Edipresse, c’est à la fois la locale et l’internationale. Avec 129 publications, l’éditeur vaudois est présent dans neuf pays, du Portugal à la Russie où il vient de faire son entrée. La part de l’étranger dans son chiffre d’affaire se monte à 38%. Mais le camp de base vaudois, d’où partent ces lointaines exportations de savoir-faire, n’est pas en ordre de marche ; l’intégration des titres Corbaz, La Presse Nord Vaudois et La Presse Riviera Chablais, prend du retard. Nul doute qu’elle est examinée d’abord en fonction des intérêts commerciaux du groupe. Mais la question est politique aussi, touchant à la structure du canton, au rôle de 24heures comme journal vaudois dominant. Les choix qui seront faits sont aussi importants que, par exemple, le redécoupage des districts. La décision sera privée mais le débat mérite d’être public.

Une évolution
Les grands journaux cantonaux étaient tous, il y a un demi-siècle, liés par des nœuds plus ou moins serrés au parti majoritaire. Les radicaux vaudois avaient leurs entrées dans 24heures et veillaient à ce que le produit soit radical-compatible. L’ancien syndic de Lausanne, Georges-André Chevallaz, avait droit exclusivement à une chronique hebdomadaire. Yvette Jaggi n’eut pas la même faveur et fut plutôt l’objet d’une campagne de dénigrement, sous le règne, il est vrai, d’un rédacteur en chef éphémère. Une anecdote encore. Je participais tous les quinze jours, en alternance avec un représentant patronal, à une tribune d’invités. Aussitôt après mon élection, le Conseil d’Etat décida que ses membres n’étaient pas autorisés à s’exprimer ailleurs que dans les organes de leur parti ! (Aujourd’hui où les conseillers d’Etat se répandent volontiers, il faudrait plutôt exiger qu’ils s’expriment personnellement et ne signent pas le papier de leur conseiller en communication.) Donc les invités de deux ont passé à plusieurs. Maintenant la polyphonie est complète ; tous les courants de pensée s’expriment ; le Parti radical ne tient plus le canton. Dans la même période d’ouverture, Jean-Marie Vodoz, rédacteur en chef, développa le courrier des lecteurs, non sans protestations. C’était, disaient les détracteurs, donner un porte-voix au populisme, car la Suisse connaissait, virulente, sa première poussée de xénophobie que concrétisaient les initiatives Schwarzenbach. Enfin la rédaction s’engage avant chaque votation par un éditorial. Le choix se fait, nous dit-on, après discussion et votation, selon une procédure interne qui n’a jamais été rendue publique. Aujourd’hui, les mots d’ordre donnés ne révèlent aucune inféodation. L’ouverture est donc incontestable mais on ne peut en conclure que la politique y trouve son compte.

La peau de chagrin
La presse est un produit commercial. C’est à la fois sa servitude et la condition de son indépendance politique. Il faut faire lire, vendre, attirer les annonceurs et ne pas leur déplaire ; à ce prix-là (élevé) le journal peut ne pas être une courroie de transmission du pouvoir.
Aujourd’hui la concurrence est vive. Non seulement entre journaux (parfois tenus par le même groupe), mais aussi entre médias, presse, radio, TV. Or l’éditeur ne quitte pas des yeux l’audimat. Et les sondages révèlent que la politique institutionnelle n’intéresse pas prioritairement les lecteurs. Elle est située, dans l’échelle des intérêts, après les faits divers, après le sport, après la locale. Faut-il alors faire boire de force un lecteur qui n’a pas soif ?
Mais si le lecteur n’a pas d’autre source d’information, un événement qui n’est pas relaté n’existe pas. Pour l’opinion publique, un débat au Grand Conseil n’a eu lieu que s’il est rapporté. Or, dans 24heures, le compte rendu des travaux parlementaires est très sélectif, en deça de ce que fait la presse alémanique comparable. Certes toute intervention ne mérite pas de passer à la postérité ; les députés eux-mêmes par leur inattention et leur absentéisme trient dans l’ordre du jour. Mais le journaliste ne trie pas, il gomme ou fait exister.
Le corollaire, c’est l’intérêt prioritaire donné aux scoops, aux affaires (importantes ou gonflées), à la personnalisation, aux acteurs politiques portés à la une en photographies grand format. C’est la politique de l’affichette qui, elle, se vend bien. Le risque de cette pratique est double : celui du parti pris dans le choix des cibles, celui plus général de contribuer au discrédit de la politique, par grossissement des échecs ou des fautes.
L’arbitraire du choix de la cible, l’ancienne conseillère d’Etat vaudoise Francine Jeanprêtre en fit l’expérience amère. A la veille des élections, elle fut soumise avec les autres candidats à un test psychologique organisé par 24heures sur une pleine page. Que révèle la manière de s’habiller ? Elle fut épinglée comme chichiteuse. De surcroît, le portrait rédactionnel qui fut tiré d’elle comme candidate était truffé de propos rapportés, lâchement anonymes. Et quand, dans son discours d’adieu, elle s’en plaignit en deux courtes phrases, elle fut accusée de s’en prendre à la presse et sermonnée comme telle. Il ne faut jamais dire : «c’est la faute au média». Contre-pouvoir, c’est lui qui pose les questions.
L’enjeu pour un journal monopolisant ou dominant, ce n’est pas l’engagement éditorial de la rédaction. Sa liberté de jugement, assumée et signée, doit être totale. Ce qui est en question, c’est la répartition des rubriques, le choix de ce que l’on fera exister médiatiquement, l’arbitraire des cibles, la primauté du scoop.
Le pilier public
Ce débat n’est pas théorique puisque Edipresse doit décider de l’intégration de journaux régionaux (les titres Corbaz) et, en fonction de ce choix, du rôle de 24heures.
L’intérêt cantonal serait de renforcer le journal qui couvre l’entier du canton. C’est un facteur important d’unité, de cohésion, d’intégration. Le signe incontestable qu’un journal remplit cette fonction communautaire, c’est qu’il détient «la page des morts», c’est-à-dire les avis de décès. Il hérite un rôle qui était celui de pilier public. Ce monopole de fait, hautement rentable, implique aussi des obligations de service public : être un pilier public des temps modernes.
Dans le cahier des prestations d’un grand journal cantonal, devrait figurer une place renforcée faite à la vie politique. Pas seulement celle des parlements cantonaux et communaux. La gestion des affaires publiques est faite d’activités multiples, diverses, véritable tissu social. Il faut en rendre compte pour équilibrer la chasse au scoop. Remettre la politique dans son contexte !
Ce choix, entre autre, figurerait dans une charte rédactionnelle, rendue publique. Le médiateur, dont la nomination devrait résulter d’une procédure connue des lecteurs, aurait à en être le garant.
Mais l’éditeur, objectera-t-on, raisonne d’abord en commercial. L’intérêt commercial toutefois, ce n’est pas de faire un Matin du soir ! D’où l’importance du débat public (mais dans quelle presse l’ouvrir ?) sur la vocation d’un grand journal cantonal.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/4644
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/4644 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne
Les commentaires sont fermés.

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP