Science : L’énergie thermonucléaire est-elle civile ?

Gérard Escher
6 février 2004
DP 
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Vers 2050, avec l’épuisement programmé des réserves de pétrole, malgré le moteur à hydrogène, malgré les progrès en matière d’économies d’énergie, l’espèce humaine devra disposer d’une nouvelle source d’énergie : celle provenant de la fusion thermonucléaire contrôlée. Technologie pharaonique qui nécessite, de la part des Etats, des investissements massifs. Avant de maîtriser la production industrielle de cette source d’énergie, il faut un réacteur expérimental. C’est ITER, l’International Thermonuclear Experimental Reactor (prix de construction : dix milliards). La communauté des physiciens des hautes énergies fait bloc derrière ce projet ; reste à définir son emplacement.
Après le retrait du Canada (décembre 2003), les négociateurs sont la Chine, l’Union européenne (par Euratom, dont la Suisse fait partie), le Japon, la Russie, la Corée du Sud et les Etats-Unis. Restent en lice deux sites, Cadarache (France) et Rokkasho (Japon).
Autour de ce choix difficile – mais qui officiellement se fait sur de purs critères scientifiques – il faut noter que deux physiciens, André Gsponer (auteur de la Quadrature du CERN) et Jean-Pierre Hurni, du Independent Scientific Research Institute (ISRI) de Genève, brisent l’idylle et publient une alerte sur la construction d’ITER à Rokkasho, site qui a la préférence des Etats-Unis. Les avantages de Rokkasho sont un lit rocheux solide, un port marin à disposition, une base américaine à proximité, dit l’International Herald Tribune. Leur critique est concentrée sur l’emplacement japonais, mais certains éléments de la collusion entre prolifération d’armes nucléaires et la recherche en fusion thermonucléaire sont généralisables.
Selon ces auteurs, il est très probable que le choix se porte sur le site japonais, car les enjeux sont beaucoup moins énergétiques ou scientifiques que politiques et militaires.
Le monde du contrôle de la prolifération nucléaire a bien changé. D’un côté, les Etats-Unis ont durci leur position avec la non-ratification du traité d’interdiction complète des essais nucléaires, avec le déploiement d’un système de défense nationale à base de missiles à ogive nucléaire et des investissements dans des armes nucléaires modifiées pour emploi dans une guerre antiterroriste. De l’autre, de nouveaux acteurs et menaces apparaissent: essais nucléaires du Pakistan et de la Chine, menace de la Corée du Nord.

Le Japon en première ligne
Pour construire et exploiter ITER, il faudra produire industriellement du tritium. Le réacteur en contiendra environ deux kilogrammes, alors que quelques grammes suffisent pour réaliser une arme thermonucléaire. La construction d’ITER au Japon permettrait à ce pays d’acquérir la technologie industrielle du tritium, qui n’existe aujourd’hui que dans les puissances nucléaires militaires et au Canada. Le Japon possède déjà toutes les technologies et matériaux nécessaires à la construction d’armes de première génération («bombes atomiques») et de deuxième génération («bombes à hydrogène»). En bref, l’acquisition de la technologie industrielle du tritium fera du Japon, selon les auteurs, une puissance thermonucléaire virtuelle.
Ceci permettrait au Japon, à la Corée du Sud et aux Etats-Unis de renforcer leur capacité de dissuasion face à la Chine et à la Corée du Nord; et également d’empêcher que des pays comme l’Inde et le Pakistan ne revendiquent le statut de grande puissance en raison de leur armement nucléaire. Si l’on étudie l’histoire de l’énergie nucléaire, le passage à l’acte risque de dépendre beaucoup moins d’une décision démocratique que de la disponibilité de la technologie.

http://arXiv.org/pdf/physics/0401110 ou http://cui.unige.ch/~falquet/isri/ITER-v3.pdf

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