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Littérature : Rhinocéros et poissons rouges : ménageries du désespoir

On entre dans le roman de Bernard Comment comme dans un torrent. Cette prose roule, à coups de ruptures ou glissements d’associations d’idées, un flux de conscience d’emblée porteur des thèmes majeurs du livre : la fascination du narrateur pour les couleurs de la mort – la teinte bleutée du visage de son ami Charles, suicidé au cyanure, la blancheur mortelle d’Agathe, disparue en montagne, les débris sanglants de Paule, drapeau tragique et dérisoire; l’impossibilité de manifester ses sentiments, proche de l’autisme; la peur phobique de l’asymétrique – réflexe vital dans son métier de grutier, où stabilité est synonyme de sécurité ; rituel au poker qui privilégie les paires ; choix affectifs, car les amis et les femmes de ce héros sans nom et sans visage vont invariablement par deux : Robert surgit à la mort de Charles et devient un autre lui-même ; Paule est entrée dans sa vie pour remplacer Agathe, ce qui ne lui a pas évité une mort violente que le narrateur ne parvient pas à se pardonner.
Promis à un bel avenir scientifique, il a tout abandonné pour devenir grutier. Dans sa cage vitrée, à quarante mètres du sol, il est «heureux» comme «un poisson hors de l’eau». Après ses heures de chantier, il joue au poker et dépense l’argent gagné en achat de poissons exotiques dont il garnit un énorme aquarium. Les poissons sont de mœurs cruelles, ils se dévorent entre eux ou crèvent de façon mystérieuse, sorte d’illustration microcosmique du monde des humains. Après la mort du dernier poisson, et un bain lustral dans l’aquarium définitivement vidé de ses occupants, le héros prend la décision de quitter la Suisse.
Robert, rencontré au buffet de la gare de Cornavin, est lui aussi en rupture : maître saucier renommé à Paris, mais désormais supplanté par de «petits marmitons bardés de leurs certitudes», il choisit de suivre le narrateur. Il devient alors le cuisinier attitré d’un modeste hôtel du Jura. Mais son passé ne le lâche pas et il décide de disparaître après avoir accommodé son dernier repas.
D’une facture plus classique, le gros roman de Claude Delarue alterne, chapitre après chapitre, le récit-il centré sur Cesare Saba, vrai marin et faux poète, et le récit-je, porté par la voix de Samuel, peintre raté et faussaire de génie, sans oublier Youri Malaspina, véritable escroc et faux génie musical. Le livre se construit ainsi sur deux axes, le principe de déplaisir, colonne vertébrale des principaux personnages, tous habités par une «sereine désespérance», et la thématique du vrai et du faux.
Pour redresser des finances en perdition, Malaspina et sa maîtresse, la Contessa Imogène McLean de Monfalcone, imaginent d’exploiter le masochisme inhérent à la nature humaine en créant sur la côte dalmate des lieux de villégiature calqués sur le modèle des camps de concentration. Les touristes paient très cher le douloureux plaisir d’être traités en sous-hommes, assoiffés, affamés et torturés. Samuel de son côté est encore très amoureux d’Imogène, dont il a été l’amant dix ans auparavant. Mais son perpétuel désir de se nuire l’empêchera toujours d’être heureux. Et quand il s’agit, en sa qualité d’expert mondialement reconnu, d’authentifier une gravure de Dürer représentant le fameux rhinocéros, il déclare que c’est un faux, mensonge dont l’animal se venge instantanément en couvrant la vieille ville de Genève de monstrueux excréments.
Ces deux romans, d’auteurs suisses régulièrement publiés en France, se déroulent dans des décors qui font la part belle à leur patrie d’origine, «ce pays de neurasthéniques congénitaux» (La Comtesse dalmate, p. 259). Leurs héros mélancoliques se ressemblent ; mais, si le collectionneur de poissons rouges nous touche par son côté faible et contemplatif, Samuel, lui, est animé d’une énergie autodestructrice fascinante et d’un ravageur humour noir.

Catherine Dubuis

Bernard Comment, Un poisson hors de l’eau,
Paris, Seuil, 2004.
Claude Delarue, La Comtesse dalmate
et le principe de déplaisir, Paris, Fayard, 2004.

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