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Vahé Godel : L’ère des cryptes

icone auteur icone calendrier 17 juin 2005 icone PDF DP 

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En 1978, au sein de la maison d’édition L’Age d’Homme, dirigée par Vladimir Dimitrijevic, Pierre-Olivier Walzer crée la collection «Poche Suisse», dont le premier volume est un recueil de textes de Charles-Albert Cingria. Le rôle de cette collection est à la fois anthologique (Rousseau, Töpffer, Rambert, Rod, Ramuz) et ouvert sur la littérature en train de se faire ; tous les auteurs consacrés de Suisse romande dont l’œuvre s’est développée depuis les années 1960 ont progressivement fait leur entrée dans cette série, subventionnée par Pro Helvetia, dans le cadre de la promotion de livres de poche suisses en langue française. Les auteurs publiés dans la collection sont assurés d’une large diffusion, sachant que le prix du volume sera nettement plus bas que celui de l’édition originale. Peu à peu, la plupart des éditeurs romands ont créé leur propre collection de poche : Campoche (Bernard Campiche), L’Aire bleue (L’Aire), Poche Poésie (Empreintes), Zoé Poche (Zoé), etc.
Sortir en «Poche Suisse», c’est donc se voir reconnu comme un «auteur consacré»; et s’il se trouve que la collection accueille une anthologie de vos textes, c’est alors se hisser au statut d’autorité littéraire voisine de Jean-Jacques (Rousseau) et de Charles-Ferdinand (Ramuz). Quand enfin, comme pour l’écrivain poète qui m’occupe aujourd’hui, c’est la deuxième fois que l’on figure dans le catalogue de la collection (le premier volume Du même désert à la même nuit, L’Age d’Homme/«Poche Suisse», préface de Nicolas Bouvier, est paru en 1991), la célébrité est à la porte !
Et pourtant ! Si Vahé Godel est un poète bien connu en France, dans les milieux spécialisés ; s’il a souvent été édité par des maisons françaises, préfacé par Michel Butor et Jean Starobinski, couronné par le prix Schiller, qui dans le public peut se vanter de connaître son œuvre ? Vahé Godel est aussi l’auteur de récits, de petits romans intenses où la violence affleure sous les thèmes permanents de l’exil et de la frontière. Les connaît-on mieux, ces récits, ces romans ? Né en 1931 à Genève, de père suisse et de mère arménienne, Godel n’a jamais perdu de vue son métissage, qui nourrit, en puissantes pulsations, toute son œuvre.
Le choix de textes qui sort en «Poche Suisse» embrasse une trentaine d’années de travail ; ce n’est pas une simple anthologie, c’est un livre, construit sur la base de fragments pris à l’œuvre entière. On y trouve les thèmes récurrents de Vahé Godel : confidence autobiographique, sensualité, rêves, élans et errances vers des lieux privilégiés, réels ou imaginaires. L’exil est le creuset où se forge, ardente, la parole poétique ; le tremblement au sein de l’identité, l’incertitude du moi dans le temps et l’espace :
Voyageur ô mon vieux compagnon de plongée
A présent que nous sommes au plus noir du gouffre
Harassés l’un et l’autre engloutis dans la boue
Et le froid dis-moi : qui es-tu ? quel est ton nom ?

Mais aussi la simplicité de cet aveu :
ce que j’aime surtout / c’est le désœuvrement des pierres / la déroute des feuilles mortes / la rigueur des ramures / – l’errance des chemins

L’homme en «état de poésie», cher à Georges Haldas, est un perpétuel rôdeur, un franchisseur de frontières, à ses risques et périls : on ne revient pas indemne du voyage en écriture, et Bouvier le savait bien :
Écrire – passer ? Trépasser : c’est-à-dire, tout d’abord, traverser, transgresser, franchir les bornes ? [ ?]
Dire l’errance, la dérive. Faire parler la trace.
Écrire sans savoir où l’on va.
S’y remettre ? On ne s’en remet pas – mais c’est à chaque fois comme si l’on revenait de loin.

Pour clore ce trop bref aperçu, voici encore le portrait du poète en clandestin :
Au sein d’une culture et d’une civilisation entièrement fondées sur le paraître, l’exhibition, le show [ ?] la place de la poésie ne saurait être évidemment que souterraine, plus clandestine que jamais [ ?] oui, nous sommes entrés dans l’ère des cryptes [ ?]
(4e de couverture).

Catherine Dubuis

Vahé Godel, Le Sang du Voyageur,
L’Age d’Homme/«Poche Suisse»,
préface d’André Clavel, Lausanne, 2005.

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