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A la recherche de la productivité perdue

Productivité du travail: écart entre le secteur privé et le secteur public et finalité

Photo Yozine
Photo Yozine (licence CC)

La Suisse continue de caracoler dans le peloton de tête des économies les plus performantes. Par contre, elle reste à la traîne dès lors que l’on considère la productivité du travail. Faut-il s’en inquiéter?

C’est une situation qui intrigue les analystes. Si l’on considère la compétitivité, le revenu par habitant, la qualité de vie notamment, la Suisse se retrouve régulièrement en tête des classements internationaux. Mais si les Suisses travaillent en nombre – le pourcentage d’actifs y est particulièrement élevé – et longtemps, la productivité de leur travail laisserait à désirer.

Au cours des 20 dernières années, elle a crû de 1,2% en moyenne annuelle, soit trois à quatre fois moins que celle des tigres européens tels la Pologne et les pays baltes. Alors qu’entre les années 1970 et 1990 la Suisse côtoyait les meilleurs élèves, depuis une vingtaine d’années sa productivité stagne, voire même recule.

Ce phénomène a suscité l’inquiétude des autorités et des milieux économiques et justifié les appels et programmes de dynamisation de l’économie, en particulier par le biais une concurrence accrue (DP 1961).

Il faut tout d’abord rappeler la fragilité des comparaisons internationales dès lors que tous les pays n’ont pas la même compréhension des concepts mesurés. La productivité ne fait pas exception.

Mais l’approximation de ces comparaisons ne décourage pas les analystes. Ainsi de Gerhard Schwarz, qui fut successivement chef de la rubrique économique de la NZZ et directeur d’Avenir Suisse, dans son ultime chronique pour le quotidien. Ce gardien de l’orthodoxie libérale admet certes qu’un pays connaissant un niveau élevé de productivité peinera plus à augmenter cette dernière que des économies moins développées. Il croit pourtant avoir trouvé une explication dans la croissance comparée de l’emploi dans les secteurs privé et public.

Entre 1997 et 2013, l’emploi public – administrations, formation, santé, social, énergie et économie hydraulique – a augmenté de 42% contre 14% seulement dans le secteur privé. Dans le même temps, la productivité du secteur public a reculé de 11% alors qu’elle progressait de 23% dans le secteur privé.

Pour Schwarz, ce déséquilibre est inquiétant, même s’il est compréhensible qu’une société à la fois riche et vieillissante consacre une part croissante de sa richesse à la formation, à la santé et aux soins. Inquiétant parce que l’Etat, peu productif, constitue un frein à la croissance, comme l’affirme d’emblée le titre de l’article. Dès lors, Schwarz préconise un frein à la création d’emplois dans le secteur public et des efforts pour améliorer la productivité dans ce secteur.

Mais qu’entend-on par productivité? Il s’agit du rapport entre la plus-value – les richesses produites – et les heures de travail nécessaires à cette production. Pour améliorer la productivité, il faut donc maintenir la même richesse avec moins de travail ou produire plus avec la même quantité de travail.

La richesse nous renvoie au PIB dont nous avons montré qu’il reflète bien mal la santé économique, sociale et environnementale d’une société (DP 2111). Cet indicateur purement quantitatif ne nous dit rien de la qualité des biens et services produits. Rien non plus de l’efficacité énergétique et de l’usage ménager des ressources non renouvelables dans les processus de production. Et encore moins de l’adéquation de la production aux besoins des individus et de la collectivité.

Exiger de l’Etat au sens large qu’il augmente sa productivité pour mieux contribuer à la croissance du PIB, c’est faire l’impasse sur la qualité de ses prestations. Moins de personnel dans les hôpitaux et les EMS doperait sûrement la productivité. Plus de travail pour les effectifs en place également. Mais à quel prix pour les usagers?

Non pas qu’il soit impossible d’améliorer la productivité des services publics par une meilleure organisation. Mais cette productivité accrue doit servir d’abord à l’amélioration de la qualité des prestations. Alors que le calcul purement économique qui sous-tend la recherche de productivité fait fi de ce qu’on attend du service public: prestations qui améliorent la qualité de vie et contribuent à la cohésion sociale et non l’augmentation du PIB. 

On observe la pression constante du secteur privé pour investir les champs d’action de la sphère publique – formation et santé en particulier. Sous prétexte d’efficacité, c’est le profit qui est visé. Avec à la clé une sélection des usagers par le revenu disponible.

DOMAINE PUBLIC

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Discussion

  • J’aimerais dire que vous vous trompez, mais j’ai trop de respect pour toutes vos brillantes chromiques précédentes, pourtant cette fois vous ‘ratez’ le biais qui vous aurait permis le raccourci de la solution de l’équation. Il n’y a qu’une possibilité: diversifier vers l’étranger en sous-traitance ou en filiale, et rapatrier les bénéfices en les divisant par l’effectif suisse et donc prétendre avoir augmenté la productivité par ce tour de passe passe. L’ensemble étant contrôlé ou validé par la fameuse équation du ‘swiss made’ qui en heures facturées à valeur de chaque pays déterminent ce qui est suisse (made) out pas. Je peux vous raconter comment un vélo électrique chinois devient swiss made quand on change sa sonnette … Ok, on y va: voici le fait Swiss men environ un million de jobs ‘exportés’ en Chine et en Inde, GF (Georg Fischer 45 usines en Inde et 200 en Chine), swiss made, avec subventions du Conseil fédéral (regardez le site subventionné fédéral skillsonics) … on a déjà bientôt un à deux millions de ‘travailleurs’ de l’ombre suisse à l’étranger dans le secteur secondaire. A quand le secteur tertiaire? (j’ai essayé – je vous raconterai dans mon prochain billet.)

  • 2
    Lecoultre Richard

    La loi du marché est à la mode. Combien de temps faudra-t-il pour que la population se rende compte que ce n’est qu’un leurre dont ne profite qu’une minorité sans scrupules?

  • La faiblesse relative de la productivité du travail en Suisse demeure à la fois une énigme et un paradoxe que les études empiriques peinent à résoudre. C’est pourquoi il ne semble pas du tout convaincant d’en réduire la cause principale à l’accroissement du poids de l’Etat dans l’économie.

    En réalité, le ralentissement de la hausse de la productivité du travail, voire sa stagnation, reflète le faible impact de la tertiairisation croissante de l’économie sur l’efficacité du travail, ainsi que la tendance à la baisse de la part de l’investissement dans le PIB. Par conséquent il n’est pas excessif d’affirmer que la piètre performance de l’économie suisse en matière de productivité du travail est la conséquence mécanique d’une mutation structurelle de l’économie et du vieillissement de la population. Ces deux facteurs structurels exercent, semble-t-il, une influence déprimante sur l’investissement dont le recul explique pour moitié le faible accroissement de la productivité du travail depuis les années septante, selon une étude empirique publiée par le KOF.

    En clair: une croissance de la proportion de retraités n’est pas favorable à l’épargne globale. Celle-ci contracte le marché de capitaux et donc l’investissement. En effet, la société suisse vieillit à l’instar des autres sociétés et semble allergique à la surpopulation. Pour compenser ce déficit démographique et résoudre le problème de la pénurie de la main-d’œuvre, la Suisse a fait appel à l’immigration. Mais celle-ci ne semble pas être une solution idéale pour redresser la productivité du travail via notamment un surcroît de la propension à investir, car elle a mis au grand jour le conflit entre les gagnants et les perdants de la libre circulation.

    D’autre part, le passage à l’économie des services se traduit par une baisse significative de l’intensité capitalistique. Dans le cas de la Suisse, la proportion de personnes travaillant dans le secteur tertiaire (banques, assurances, laboratoires, hôpitaux, administration publique…) est passée de 45% à la fin les années soixante à 74% en 2013. Cette tertiairisation de l’économie contribue au recul de la part de l’investissement et donc à la chute de la productivité du travail, sachant qu’il existe une corrélation positive entre ces deux variables macroéconomiques.

    En résumé, s’agissant d’une question aussi complexe que celle du tassement de la productivité du travail en Suisse, il ne semble pas qu’il en existe une explication simple.

    A cela, il faudrait ajouter le fait que la révolution numérique ne semble pas avoir tenu ses promesses en matière de gains de productivité, comme l’a souligné l’économiste américain Robert Gordon dernièrement dans un entretien accordé au journal Le Monde. La stagnation de la productivité globale des facteurs mesurant la contribution du progrès technique (résidu de Solow dans le jargon) à la croissance du PIB pourrait aussi être imputable à la tertiairisation croissante de l’économie. En effet, la troisième révolution industrielle ne concerne qu’une sphère étroite de l’économie qui ne pèse que 7% du produit intérieur brut américain. C’est pourquoi le rêve américain a du plomb dans l’aile depuis trente ans avec la stagnation du pouvoir d’achat pour 90% de ménages et la montée des inégalités. Dans ces conditions, il ne faudrait pas s’étonner qu’un «con man» comme Donald Trump cartonne auprès des oubliés de la globalisation un peu à l’image de l’UDC auprès des déçus de la libre circulation.

    • Le commentaire de ‘benalou’ ouvre mes yeux sur des corrélations que je ne connaissais pas n’étant pas économiste. A aucun moment ce vieillissement de la population ne m’était apparu aussi critique. J’observe que ce commentaire aborde aussi le déficit des apports de la digitalisation ou de l’économie numérique ausujet desquels j’ai tenté d’apporter ma modeste brique dans mon commentaire (sur l’effet de levier des salaires ici et ailleurs). Je trouve la conclusion de ‘benalou’ ‘glaçante’ de vérité, hélas possible. Espérons que la société suisse et américaine oublie les sirènes UDC ou … ‘Trump’.

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