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De la croissance économique au développement humain

Remettre le PIB à sa place pour faire place à une économie de la qualité

La croissance économique telle qu’appréhendée par l’évolution du revenu national (PIB) ne dit rien de la progression du bien-être.

Limitée à l’addition de quantités produites exprimées en termes monétaires, elle ignore superbement toutes les prestations non marchandes pourtant indispensables à la vie individuelle et sociale. Elle est à la fois muette et aveugle (DP 2111).

Plutôt que la solution miracle invoquée par tous les gouvernements, elle constitue aujourd’hui un véritable problème. Comment se défaire d’une boussole si rudimentaire qu’elle n’indique pas le chemin à suivre?

Un ou deux points de croissance pour l’an prochain? Les pronostics des instituts spécialisés ne manquent pas; même les politiques se muent en augures. Pourtant ces taux, devenus comme les cours de la bourse les balises de notre quotidien, ne nous révèlent rien de l’essentiel: production de quoi, pour qui et avec quels effets? Un seul exemple parmi d’autres: la surmédication contribue à l’augmentation du PIB, mais ne reflète assurément pas une progression du bien-être.

L’essentiel, l’économiste helvétique Bruno S. Frey le rappelle de manière très succincte: l’économie ne vise ni l’accroissement du PIB, ni le développement des exportations, ni l’augmentation des réserves d’or de la Banque nationale; elle a pour but la satisfaction et le bonheur des gens, une bonne vie.

Dès les années 1990, on a vu éclore quantité d’indicateurs alternatifs: de l’indicateur de développement humain, proposé par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), au tout récent indice de progrès social en passant par les propositions de la commission Stiglitz. Mais aucun d’eux n’a réussi à s’imposer tant l’addiction au PIB reste forte.

Faut-il rappeler que le PIB et la comptabilité nationale apparaissent dans les années 1930 et sont alors conçus comme un indicateur de puissance – donner aux autorités des informations sur les ressources mobilisables en cas de guerre.

Il ne s’agit pas tant de se débarrasser du PIB que de le remettre à sa juste place, modeste mais utile, dans le cadre de la comptabilité nationale: partage de la valeur ajoutée, évolution de la production, indice des prix notamment. Inutile de chercher les moyens de freiner la croissance. Elle perd tendanciellement de sa vigueur depuis plusieurs décennies. Non, le défi consiste plutôt à répondre aux conséquences sociales et économiques d’une croissance faible, voire d’une absence de croissance. C’est ce que tente l’économiste français Jean Gadrey, en proposant un programme visant à «mettre l’activité de production au service du prendre soin», le «care» anglo-saxon.

A l’économie de croissance, qui se nourrit de l’augmentation de la production et de la consommation ainsi que de l’exploitation de la nature et du travail, doit se substituer une économie de la qualité. Qualité des processus de production, économes en matières premières et en énergie et respectueux de l’environnement naturel. Qualité des conditions de travail ensuite, que la course à la productivité ne cesse de détériorer. Qualité des produits enfin, en termes de sécurité et de durabilité. C’est à l’aune de la qualité que se mesurera la prospérité et non à celle de la valeur monétaire des quantités produites.

Cette économie post-croissance ne signifie en rien une stagnation, bien au contraire. Elle implique de trouver des réponses aux problèmes que la croissance quantitative est bien en peine de résoudre: le chômage et la répartition trop inéquitable de la richesse produite, par exemple. Dans cette perspective, la diminution du temps de travail et l’instauration d’un revenu de base indépendant de l’activité rémunérée ne relèvent plus de l’utopie.

Mais surtout la réflexion sur les modalités d’une telle transition pourrait être l’occasion d’un débat démocratique sur le futur auquel nous aspirons, un futur que la poursuite d’une croissance aveugle nous empêche de façonner.

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