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Institut littéraire suisse : L’auteur entre solitude et réseaux – Entretien : Quelques repères pour un projet d’avenir

icone auteur icone calendrier 13 mai 2005 icone PDF DP 

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Dans l’entretien qui suit, réalisé par Culturactif (adapté par DP), Marie Caffari et Daniel Rothenbühler, les directeurs du projet, définissent le profil qu’ils souhaitent donner à l’Institut Littéraire Suisse (ILS, nom provisoire). Résolument orienté vers la création littéraire elle-même – plutôt que vers les métiers connexes comme la critique, l’édition, etc. -, il propose une perspective fondamentalement différente de celle des facultés des lettres universitaires. D’une part, il ne s’agit pas tant ici de transmettre et élaborer des savoirs que des savoir-faire. D’autre part, le défi majeur consiste à construire un enseignement ouvert sur l’avenir, sur les formes de littérature que l’on ne connaît pas encore. Un tel enseignement ne peut être normatif. Il s’agit plutôt d’accompagner, soutenir, conseiller l’étudiant, de l’aider à construire son propre chemin, en sachant adopter sa perspective.
Ce projet ( ?) témoigne d’une conception de «l’auteur» aux antipodes de la mythologie du poète seul dans sa tour d’ivoire ou sa mansarde. Il s’agira pour les responsables de cet enseignement d’identifier, puis transmettre les compétences nécessaires à l’auteur, non seulement dans le travail sur le texte, mais aussi autour du texte – se faire lire, critiquer, éditer, jouer ?
La dimension bilingue de l’ILS est affirmée fortement, même si les formes concrètes que prendra ce bilinguisme sont encore peu dessinées. En revanche, il est acquis que la traduction littéraire y sera incluse et fera l’objet d’une filière à part entière.
Fruit d’une initiative supportée conjointement par la Haute Ecole des arts de Berne, les Hautes Ecoles de Zurich, l’association des Autrices et Auteurs de Suisse et le Centre de traduction littéraire de l’Université de Lausanne, l’ILS se présente comme un lieu d’échange productif et concret entre les perspectives différentes de ces organismes, et un lieu de recherche appliquée sur la production littéraire.
(Francesco Biamonte)

La version actuelle de votre projet parle de «métiers littéraires». Quel profil souhaitez-vous donner à l’ILS ?
Daniel Rothenbühler (DR) : Un point essentiel est qu’il n’y a pas une écriture, mais des écritures, une pluralité d’écritures. Au centre de cette formation, il y aura donc évidemment les écritures littéraires ou artistiques, mais un «écrivant» doit aussi tenir compte des autres formes d’écritures qui existent dans la société. Cette formation doit également préparer les étudiants à d’autres professions dans lesquelles l’écriture revêt une place centrale.
Evidemment nous envisageons une formation au travail sur le texte, mais aussi au travail avec le texte. Un auteur, aujourd’hui, n’a pas seulement besoin de savoir écrire, mais aussi de savoir défendre ses textes, de les faire lire, publier, critiquer, jouer, et donc de savoir comment tout cela se passe.

Vous parlez également de «recherche appliquée». A quoi pensez-vous au juste? et en quoi cette recherche se distinguera-t-elle d’une perspective universitaire ?
DR : Depuis le début du xxe siècle, les facultés des lettres se sont spécialisées dans la lecture et ont renoncé à examiner la production, notamment parce que la théorie ne peut saisir la production jusqu’au bout. Dans une Haute Ecole comme celle-ci, on a la grande chance de faire une recherche tentant de cerner de plus en plus près la pratique de l’écriture, et dès lors de faire des pas en avant dans ce domaine négligé – pour de bonnes raisons – par les universités.
Marie Caffari (MC) : L’objet de recherche que nous souhaitons approcher n’est donc pas le texte, mais «comment le texte s’écrit».

L’enjeu majeur si l’on résume, c’est d’inventer quelque chose de pertinent tout en restant ouvert sur ce qui n’existe pas encore ?
DR : ? et sans aboutir dans le «n’importe quoi». Cela a à voir avec le débat sur le post-modernisme. Certains l’identifient au «n’importe quoi», puisque «tout est possible». Mais je l’orienterais plutôt vers une pluralité nouvelle, une multitude de recoupements potentiels dont il faut tenir compte. Pour ce qui est de l’écriture : autrefois, Roland Barthes pouvait encore distinguer clairement des écritures de différentes époques, et le «degré zéro» de l’écriture. Aujourd’hui, on est passé plus loin. On a dépassé sa vision – qui était aussi politique – de la possibilité d’une nouvelle écriture dans une nouvelle société. On ne l’a pas dépassée par une nouvelle société (malheureusement), mais par une résignation à une pluralité d’écritures reprises du passé. Un écrivain aujourd’hui doit faire face à une multitude de possibilités et faire ses choix. Notre devoir sera de faire connaître ces possibilités.

Vous parlez d’enseignement «délibératif». Pouvez-vous nous commenter ce terme ?
MC : ( ?) L’idée que nous défendons est celle d’un dialogue dans lequel la part du travail personnel sera importante. Les propositions des étudiants sont accueillies dans un cadre qui les soutient, ouvre leur palette : à travers des propositions techniques ou des contacts ? L’évaluation se ferait, dans un tel système, sur la base de la cohérence du projet, et non de normes.
En Suisse romande, on est très marqué par l’enseignement frontal ; j’ai vu à l’étranger que les groupes de travail, les ateliers, peuvent être des lieux de discussion où «l’enseignant» doit savoir adopter la perspective de l’étudiant. Les pays anglo-saxons sont beaucoup plus habitués à ce type d’enseignement que la France, par exemple. ( ?) L’enseignement anglo-saxon est aussi marqué par des groupes plus petits et un travail plus axé sur le coaching individuel. Dans le cas qui nous intéresse, il faut s’imaginer une structure accueillant un tout petit nombre de personnes.
Comment structurer un tel enseignement ?
DR : Nous envisageons à ce stade d’aller jusqu’à 70% de travail individuel. C’est énorme, mais on ne peut pas faire autrement ( ?) Pour les enseignants, il faudra choisir non pas simplement des lettrés, mais vraiment des auteurs, et assurer là aussi une pluralité, un roulement. Il faudra faire attention à ce que les auteurs ne soient pas là pour former des disciples. ( ?) Notre projet vise à ne pas formater les étudiants, mais à libérer leurs potentiels individuels.

Dans le monde de l’art, le système est tel que quiconque sort d’une école reconnue peut obtenir d’être exposé bien plus facilement, indépendamment de la qualité de son travail. Ce risque vous préoccupe-t-il ?
MC : On peut ici se rassurer sur l’exemple des expériences qui ont été faites en Grande-Bretagne, en Allemagne ou aux Etats-Unis, où de tels instituts existent depuis 25 ans, et où des auteurs continuent à émerger indépendamment de ces écoles.
DR : Il faut se rappeler que l’ILS n’est pas la voie pour devenir auteur. Il permet de faire autre chose ( ?). Avec l’ILS, on a la possibilité d’arriver à une certification de compétences. Ce qui contribue donc aussi à faire reconnaître le métier d’auteur en tant que tel.

Quels seront les conditions d’admission dans l’école ?
DR : La marge de manœuvre est relative, puisqu’il faut se conformer aux exigences de la HES. Il faudra présenter une maturité ou une maturité professionnelle. Mais nous voudrions réussir à défendre une possibilité d’accès pour des personnes ayant des compétences concrètes dans le domaine, indépendamment de leurs certificats. Nous imaginons actuellement une présélection sur dossier, puis des entretiens. Il s’agit non seulement d’évaluer le potentiel des textes présentés par les candidats, mais aussi une attitude ouverte : il faudra témoigner d’un désir de confrontation et de dialogue. On ne pourra pas ici être un auteur solitaire enfermé dans sa chambre, puisque le programme s’adressera par essence aux gens désireux de contacts et de discussions.

En période de restrictions budgétaires, concentrations, rationalisations et autres disparitions de chaires, la création de l’ILS acquiert une singularité frappante. ( ?) L’écrit et l’écriture créative seraient-ils en train de reprendre de la vitesse, après avoir perdu au cours du xxe siècle leur statut privilégié face à d’autres médias ?
DR : La «belle écriture» a été colonisée au xxe siècle par d’autres types d’écriture : par l’écriture scientifique par exemple, qui a même colonisé le monde des lettres : on savait autrefois qu’un professeur de lettres avait une belle plume ; ce n’est plus le cas. Un écrivain ne peut plus envoyer un texte à un journal et espérer qu’il sera publié tel quel : il y a des normes rédactionnelles auxquelles il faudra s’adapter. Le marketing aussi colonise l’écriture. Quant à moi, je rêve d’une reconquête du terrain par une écriture qui soit riche et porteuse de sens en tant que telle. La «culture générale», à laquelle appartenait le fait de savoir bien écrire, n’existe plus : elle est remplacée par une culture fonctionnelle, répondant aux besoins de secteurs précis. L’écriture doit donc aussi défendre son terrain, se spécialiser, défendre son emploi, son lieu de formation ? Dans la sectorisation des savoirs, il faut redonner une place à l’écriture.
MC : En apparence, en effet, la conjoncture peut paraître difficile ; mais en fait, nous vivons un moment d’ébullition, très dynamique, avec la refonte des HES, les accords de Bologne pour les universités, etc. De grandes réflexions et des débats sont en cours sur l’enseignement. Nous l’avons très bien senti en discutant avec les responsables d’autres filières de l’HEAB : en dépit du contexte économique, le moment est propice pour tenter des choses nouvelles.

Texte intégral :
www.culturactif.ch/invite/caffarrothen.htm

Lien vers la page concernant le projet
d’institut littéraire sur le site de la HEAB : www.hkb.bfh.ch/literaturinstitut.html

Marie Caffari, née en 1968, a grandi à Lausanne, puis étudié la littérature française, allemande et russe aux universités de Saint Petersbourg, Cologne et Lausanne. Elle a obtenu son doctorat en 2003 à l’Université de Londres et a présenté une étude sur la littérature contemporaine française en interaction avec des images d’artistes visuels. Marie Caffari affiche une multitude d’expériences dans le secteur de l’écriture de création, acquise dans plusieurs pays.

Daniel Rothenbühler, né en 1951, a passé sa jeunesse à Frutigen et Bienne et a suivi, aux universités de Heidelberg et de Berne, des études germanistiques et de langues romanes. Il a été assistant principal en littérature moderne allemande à l’université de Berne et s’est distingué par une dissertation sur Gottfried Keller. Il a acquis ses connaissances très étendues en littérature suisse entre autres dans le cadre de son poste de critique littéraire au Zürcher Tages-Anzeiger, en qualité de président de la commission littéraire de la ville de Berne et de la commission des programmes des journées littéraires de Soleure, en tant que co-fondateur et rédacteur de la revue annuelle Feuxcroisés et en qualité de coordinateur du projet «ch Reihe an den Schulen». Rothenbühler est, depuis 1990, professeur au lycée Köniz près de Berne, où il enseigne l’allemand et le français.

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