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Aide sociale: de nouvelles approches plutôt que des coupes

Investir dans une démarche plus individualisée pour que l’aide sociale retrouve sa nature temporaire

L’aide sociale s’éternise, se prolonge, s’étire sans fin. Des familles, des cinquantenaires en bénéficient durablement. Des jeunes adultes s’y installent dès leur 18e anniversaire. Dans notre pays en 2013, selon l’Office fédéral de la statistique, 20% des cas en dépendent pendant deux à quatre ans; 10% de quatre à six ans et 15% plus de six ans.

Le constat embarrasse. D’aucuns réclament des réductions des allocations pour stopper le phénomène. En réalité, il faut imaginer des approches originales, adaptées aux profils particuliers de ces assistés.

Cet ultime filet contre la misère se veut temporaire, conçu pour surmonter un passage à vide ou une crise. Au fil du temps et des réformes, l’aide sociale a carrément changé d’appellation, voire de fonction. L’assistance publique d’antan a été convertie en revenu d’insertion, dans le canton de Vaud notamment.

Pourtant, malgré les intentions et les mesures déployées, une partie importante des bénéficiaires ne retrouve pas l’emploi espéré, gage d’indépendance financière et sociale. L’aide sociale demeure ainsi l’unique ressource.

Le phénomène contribue à la hausse du nombre de personnes secourues. Les nouveaux cas sont plus nombreux que les dossiers clos. La croissance de la population fait le reste sans oublier les réformes restrictives de l’assurance-invalidité et du chômage, qui ont contribué à grossir les rangs des assistés aux dépens des cantons.

Ces chiffres, très médiatiques et alarmistes, méritent toutefois d’être relativisés: la proportion des bénéficiaires par rapport à la population totale reste stable, autour de 3%. Dans certaines régions, celle-ci amorce même une légère décrue.

Les pourfendeurs de l’aide sociale, UDC en tête, n’en réclament pas moins coupes et diminution des prestations. Ils ciblent volontiers jeunes, étrangers ou présumés profiteurs. Trop généreuses, les allocations n’incitent pas les bénéficiaires à retrouver un travail, clament-ils, en exigeant de sanctionner ceux qui abusent ou qui font preuve de mauvaise volonté.

Face à l’offensive, les institutions et les collectivités publiques ont entrepris de réviser les normes de l’aide sociale. On cherche à neutraliser les effets de seuil, qui pénalisent les salariés et avantagent les assistés. On recalcule les montants alloués sans toucher au minimum vital. On multiplie les contrôles contre les fraudes. Sur le plan politique, les responsables cantonaux et les Chambres fédérales s’interrogent sur une éventuelle harmonisation des pratiques. On discute aussi de nouvelles répartitions des coûts (DP 2060).

Cette agitation grandissante risque cependant de ne pas améliorer le sort des bénéficiaires au long cours de l’aide sociale, qui représentent un socle quasi incompressible. Dans le pire des scénarios, avec des moyens réduits, quelques-uns finiront par recourir à des expédients plutôt que de se chercher un job. Les vies des autres – appauvris, isolés, souvent des ressortissants étrangers – deviendront encore plus précaires.

Ces cas nécessitent d’autres approches. Les instruments ordinaires de placement, les catalogues actuels des formations continues, les démarches de réintégration trop standardisées ne font pas le bonheur de ces personnes à la périphérie de la société et du marché du travail. Avant même d’espérer une réinsertion, il s’agit d’assainir leurs finances, de réhabiliter leurs comportements. Ensuite, on pourra viser des jobs «à bas seuil». Du travail non qualifié mais qui sert à retrouver un cadre, un salaire, de la motivation et, peut-être, l’espoir de quitter l’aide sociale.

Sur le terrain, les cantons et les communes n’hésitent pas à proposer des programmes innovants. Vaud, sous l’impulsion des ministres socialistes, offre depuis 2006 des bourses d’études remplaçant le revenu d’insertion, destinées à la formation professionnelle des jeunes entre 18 et 25 ans (Forjad). En 2014, un programme similaire a été lancé en faveur des adultes de 26 à 40 ans (Formad).

De son côté, Lausanne, gouvernée par une majorité de gauche et où le taux de l’aide sociale s’établit à 6,8%, expérimente depuis quelques mois un projet pilote qui associe assistants sociaux et personnel des Offices régionaux de placement. La capitale vaudoise a également élaboré un plan pour les jeunes en rupture. Objectif: créer des opportunités à la mesure des plus marginalisés et même de ceux qui tentent d’échapper à leurs responsabilités.

C’est sur la base des résultats de telles expériences que l’on pourra entamer un débat, moins idéologique, sur la meilleure façon de contenir le recours exclusif et persistant à l’aide sociale.

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Discussion

  • 1
    Richard Lecoultre says:

    Le seul salut dans cette situation est de promouvoir l’initiative, le bon sens, l’esprit d’entreprise et la possibilité de se tromper sans encourir les foudres officielles ou privées.
    Tout sauf une nouvelle loi et de nouveaux règlements qui ne peuvent que scléroser le système.

  • 2
    Beljean Jean-Jacques says:

    De mon expérience de suivi à titre bénévole de certains bénéficiaires, je remarque que le défaut principal de cette aide est de fonctionner de manière purement administrative, avec des dossiers, des échéances. La situation des bénéficiaires n’est jamais analysée et des remédiations adaptées et personnalisées jamais proposées.

  • 3
    Sambucus says:

    Le système de l’aide sociale manque d’un outil pour se défendre contre les attaques injustes. Il ne peut démontrer que le rapport investissement/rétribution est en faveur de la société en général et donc aussi de l’économie.

    Pourtant, il existe des outils, dont ceux du Prof. Jean-Marc Dutrénit qui avait été sollicité durant la phase d’expérimentation de la régionalisation de l’action sociale vaudoise, au début des années 1990. On lui avait préféré une évaluation « politique » dont l’apport s’est révélé vite oublié.

    Peut-être serait-il effectivement bon de réfléchir à quoi sert l’aide sociale (notamment pour l’économie) et en quoi l’aide sociale est utile et profitable pour chacun d’entre nous, tant il est vrai que les aléas de la vie peuvent précipiter des individus de n’importe quelle couche sociale dans la précarité. On ne le dit pas assez.

  • 4
    benalou says:

    L’aide sociale devrait s’analyser à la fois comme un mécanisme de solidarité nationale et un outil de mutualisation des risques. Autrement dit l’aide sociale ne saurait être réduite à cette perception erronée des partisans de chacun pour soi et le marché pour tous, et selon laquelle l’aide sociale est une subvention à l’oisiveté, et donc une incitation à la paresse. Vue sous ce double angle, l’aide sociale est utile à la cohésion sociale et utile à l’efficacité de l’économie. En effet l’équilibre social a des effets positifs sur l’économie : un faible degré d’inégalité est favorable à la croissance et au bien-être des citoyens. L’explication en est simple : les individus vivant en société sont exposés en permanence aux aléas de la vie et/ou de la conjoncture économique, même s’il est vrai que ce degré d’exposition au risque est variable selon les cas, et qu’il existe des institutions adéquates en particulier le marché de l’assurance pour se protéger de facheux revers de fortune.

    Mais comme tous les individus ne sont pas égaux face aux aléas en raison d’une répartition inégale des revenus, des patrimoines et du capital humain et social, il est dans l’intérêt de chacun qu’il existe un filet de sécurité, en particulier si l’on admet que les individus font des choix sous le voile de l’ignorance pour reprendre une expression de John Rawls, théoricien de la justice distributive.
    A cela s’ajoute le fait que les fluctuations conjoncturelles font partie de l’ADN d’une économie libérale en raison notamment des innovations technologiques et du changements des goûts des consommateurs, si bien que les positions qu’occupent les individus dans la société sont rarement des situations de rente à vie. Par ailleurs, il est vrai que les riches héritiers et les élus du système ont une faible probabilité de basculer dans la pauvreté et l’exclusion. Pour toutes ces raisons, toute société a intérêt à mettre en place des mécanismes de soutien aux naufragés de la vie économique. Par exemple faire bénéficier d’un revenu de substitution temporaire ou permanent selon les situations individuelles ( chômeurs ou handicapés) tous ceux qui portent les blessures del’existence et les affres du chômage. Ainsi l’assurance-chômage permet non seulement aux individus en quête d’emploi de subvenir à leurs besoins, mais aussi elle contribue à atténuer l’impact des anticipations pessimistes que provoquerait le chômage sur la consommation des biens et services en l’absence d’un système de protection sociale. Sans doute une société dépourvue d’un système de sécurité sociale serait-elle très sensible aux chocs conjoncturels adverses avec une casse sociale d’une grande ampleur. Dans un tel contexte, un simple ralentissement de l’activité économique pourrait voir ses conséquences amplifiées sur l’emploi via une extrapolation pessimiste de la situation actuelle caractérisée par le marasme et la montée du chômage. Ce scénario pourrait revêtir la forme d’une prophétie auto-réalisatrice en incitant les individus occupant un emploi à accroître leur effort d’épargne en prévision de la perte de leur emploi. Ce faisant ceux-ci dépriment la demande adressée à la production des entreprises, et par ricochet ils participent activement et inconsciemment à la destruction de leurs propres emplois. Si tout le monde adopte un tel comportement, alors à n’en pas douter l’issue en sera catastrophique. Une telle situation de non-coopération pourtant induite par la rationalité individuelle constitue un argument en faveur de l’assurance-chômage, et donc de l’aide sociale. Sans parler de la cohésion sociale et de la violence générée par la montée de l’insécurité économique : en l’absence d’un filet de sécurité, il existe un risque que les inégalités se creusent et que l’insécurité augmente, si bien que la facture de la fracture sociale a toutes les chances de dépasser le coût actuel de l’aide sociale que d’aucuns trouvent exorbitant. Néanmoins,il est exact que les individus réagissent aux incitations et que le problème de l’aléa de moralité n’est pas spécifique à l’assurance-chômage, mais celui-ci concerne aussi les assurances privées. C’est pourquoi on ne peut concevoir un système d’aide sociale sans contrôle, et surtout sans mesures d’accompagnement et de prévention en amont afin de donner aux plus vulnérables les moyens de retrouver leur autonomie et leur dignité par le travail. Quoi qu’il en soit, l’efficacité d’un système d’aide sociale devrait être évaluée à l’aune de sa capacité à réinsérer ceux que la société abandonne au bord dela route.

    • 4.1
      benalou says:

      L’aide sociale semble être un thème préoccupant par les temps qui courent comme en témoigne le récent rapport de l’administration genevoise. Une indemnisation trop généreuse est de nature à détourner les personnes et des familles entières du monde du travail, car elle rend la situation de chômage plus avantageuse du point de vue financier qu’une activité rémunérée. Les chiffres mentionnés dans le rapport en question montrent que l’allocation-chômage dépasse de loin le salaire dans certains secteurs et pour certaines personnes avec ou sans enfants. Cet état de fait est de nature à créer une dépendance durable des personnes concernées vis-à-vis de l’aide sociale et à en faire des cas sociaux en les incitant à ne pas s’engager activement dans un processus de recherche d’emploi. En clair, selon certains qui invitent la gauche et les syndicats à ne pas avoir de religion en la matière et d’en ouvrir le débat, sans réforme du système d’assurance-chômage actuel, il existe un risque que le public concerné, souvent d’ailleurs constitué par les plus fragiles dont le capital humain est faible, tombe dans le piège de la pauvreté et de l’assistanat.

      Force est de constater que le diagnostic ne souffre aucune critique en particulier si l’on admet que la décision des individus résulte d’une analyse coût-bénéfice. En effet si l’on considère que la décision de travailler ou de ne pas travailler obéit strictement au critère financier comme c’est le cas dans la plupart des études réalisées sur le sujet, il est rationnel pour un chômeur de ne pas fournir l’effort adéquat pour trouver un emploi. Mais ce type d’analyse oublie une série de facteurs qui conditionnent l’arbitrage des individus. Dans nos sociétés, on est structuré par le travail et être chômeur n’est donc pas un statut social valorisant en raison du regard de la société qui assimile les chômeurs souvent à des parasites et des profiteurs, en notant au passage qu’en Suisse on retrouve la fracture culturelle entre les Romands et les Alémaniques sur ce sujet sensible. Alors que le chômage est une situation subie plutôt que choisie dans de nombreux cas. C’est pourquoi, le remède ne consiste pas à créer une insécurité et un climat anxiogène pour les chômeurs en réduisant de manière drastique leur revenu de substitution sans tenir compte des situations individuelles et de la situation du marché du travail, mais mettre l’accent de manière précoce sur les mesures d’accompagnement et l’effort de formation et de recyclage afin d’éviter aux personnes concernées de sombrer dans le chômage de longue durée, lequel finit toujours par induire un comportement de discrimination chez les employeurs du fait que les personnes qui restent longtemps éloignées du marché du travail n’ont pas le profil correspondant aux postes à pourvoir. En résumé, détériorer les conditions d’existence des personnes en situation de recherche d’emploi n’est pas la solution idéale.

      En revanche, les pouvoirs publics ne devraient pas perdre de vue l’idée selon laquelle les individus réagissent aux incitations. D’où la nécessité de réfléchir aux mécanismes d’incitation afin de favoriser le retour à l’emploi, et de réduire le coût psychologique pour les individus et le coût financier pour la société. Ainsi les pouvoirs publics ne devraient-ils pas moduler l’indemnisation du chômage en fonction de l’état du marché du travail : réduire l’allocation-chômage en période de croissance et l’accroître en cas de récession dans un souci de stabilisation.

Les commentaires sont fermés.