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Les risques du numérique

L’économie s’adapte, les régulations et systèmes de protection sociale peinent à suivre

Photo Ben W
Photo Ben W (licence CC)

Dans les pays industrialisés, chacun ou presque possède un téléphone dont la puissance de calcul dépasse celle de l’ordinateur de la fusée Apollo.

Si nos smartphones et tablettes sont capables de gérer un voyage sur la Lune, ils peuvent aussi – et c’est certainement plus immédiatement utile – nous localiser et utiliser cette possibilité aujourd’hui pour commander une pizza, trouver un médecin de garde ou des «amis» potentiels, demain pour commander un trajet partagé dans une voiture sans chauffeur.

Sans surprise, l’économie s’adapte rapidement à ces possibilités et offre des prestations prisées par les consommateurs. Pendant ce temps, la législation peine à évoluer et hésite entre protection supplémentaire des acteurs traditionnels et libéralisation. La faute à des élus déconnectés, comme le démontre une enquête de Laure Belot, journaliste au Monde, et à des systèmes étatiques davantage adaptés à la stabilité qu’au changement.

Comme on l’a vu dans de précédents articles (DP 2068 et 2069), une partie de la législation destinée à protéger les consommateurs perd de son utilité quand ceux-ci connaissent le prix de la prestation à l’avance et peuvent la noter à peine utilisée. Un cadre législatif basé sur des biens et des acteurs clairement identifiés et localisés, et sur un accès privilégié à l’information de la part du vendeur, face à un acheteur acceptant de lui faire confiance, ne correspond plus à un système globalisé basé sur le big data.

Des professions ont déjà presque disparu en raison de l’accès universel à l’information. On peut penser aux agences de voyages qui tiraient leurs profits d’un accès privilégié aux acteurs du tourisme. Elles pouvaient vendre leur expérience et compter sur une relation de confiance avec une clientèle fidèle. L’accès universel et en temps réel à ces mêmes informations a évidemment dévalorisé les prestations de ces intermédiaires.

Sans parler des domaines où le produit lui-même est numérique et où le coût marginal de production est proche de zéro: musique, films et séries, qui n’ont plus besoin d’être possédés mais auxquels il suffit de pouvoir accéder au moment souhaité par le client.

Cette liberté procurée par une information et des produits en tout temps et en tout lieu disponibles a pourtant un prix. Car l’économie numérique bouscule nos habitudes, mais induit aussi de nouveaux risques et fait de nouvelles victimes.

Pour reprendre l’agence de voyages, elle assumait généralement le risque et le service après-vente liés à ce qu’elle vendait – en tout cas pour les plus honnêtes et réputées. Et elle était un intermédiaire connu et attaquable en justice. Ces risques sont maintenant à charge de l’acheteur direct, qui n’en a pas toujours conscience. Heureusement, les nombreux sites d’évaluation, type Tripadvisor, offrent la possibilité de jauger la prestation à l’avance… tout en sachant que ces acteurs ne se contentent pas de partager les avis des précédents utilisateurs, mais se financent en proposant également des locations, ce qui réduit évidemment la confiance à leur égard.

Un autre domaine problématique est l’économie grise qui se développe grâce aux nouvelles technologies de l’information. Elle existe bien entendu déjà dans l’économie traditionnelle, mais elle est par la force des choses limitée géographiquement et dans son offre. En supprimant ou en délocalisant et «virtualisant» les intermédiaires, on perd des possibilités de contrôler l’activité et de prélever taxes et impôts nécessaires pour assurer une certaine régulation et financer les prestations de l’Etat.

Une partie de ces contrôles deviennent certes inutiles, mais d’autres restent pertinents. Comment s’assurer que le chauffeur Uber est bien en règle avec ses assurances et que le loueur d’une chambre via Airbnb paie les taxes de séjour? Sans parler de la déclaration des revenus au fisc, plus difficile encore à vérifier.

Toute cette économie est une aubaine pour celles et ceux qui souhaitent des revenus accessoires, et les clients qui bénéficient de prestations souvent de qualité et à bas prix. Mais elle présente le risque d’un retour au salaire à la tâche, basé sur une économie des charges sociales. Or le chômeur-chauffeur ou la ménagère-hôtelière vont se tourner vers l’Etat et ses prestations sociales au premier pépin limitant leurs capacités de gain. Sans avoir contribué auparavant, par leurs cotisations et leurs impôts, à financer le système.

L’économie est en transition et il est normal – voire heureux – que le système législatif n’ait pas totalement intégré ces changements. Mais ils vont en s’accélérant et de nouvelles règles sont à inventer en collaboration entre l’Etat, les usagers, les fournisseurs et les «centralisateurs» de prestations que sont les services numériques planétaires. Une économie mondialisée appelle évidemment à une régulation à la même échelle.

Et tout comme la Migros vante les produits «de la région», devrait se développer une économie numérique alternative et locale qui évite que le cinquième du prix d’une location de chambre ou d’une course de taxi à Lausanne finisse dans les caisses (virtuelles) d’une société californienne, aussi inventive soit-elle.

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