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La quête désespérée de la croissance

Avenir Suisse, la boîte à penser de l’économie, ne relâche pas la pression. Il diffuse inlassablement son message pessimiste sur le futur du pays, message qui, croit-il, devrait déclencher un mouvement salutaire de réformes. On connaît son arsenal thérapeutique : baisse des impôts et de la quote-part de l’Etat, rationalisation des institutions et simplification de la structure fédérale (cf. DP n° 1636, L’économiste dans son bocal).
Samedi dernier à Zurich, Avenir Suisse réunissait une brochette d’économistes pour plancher sur les causes de l’anémie économique dont souffrirait le pays. Si plusieurs intervenants ont entonné l’habituelle antienne libérale, Ulrich Kohli, le chef économiste de la Banque nationale (BNS), a mis en doute la mesure officielle de la croissance, qui sous-estimerait cette dernière de 1 à 1,5 points. En cause, la référence au produit intérieur brut au lieu du produit national brut et la non-prise en compte du pouvoir d’achat en comparaison internationale (cf. DP n° 1633, La richesse à géométrie variable). Par ailleurs le représentant de la BNS a rappelé un paradoxe : si l’on observe le taux moyen de croissance de douze pays européens sur plus d’un siècle (1880-1995), la Suisse se place en avant-dernière position. Or si notre pays figurait au xixe siècle parmi les pauvres du continent, il appartient aujourd’hui au club des riches. Une observation qui devrait tempérer l’ardeur des Cassandre actuels.
Avenir Suisse a raison de se préoccuper du poids du secteur public et de la charge fiscale. Mais son acuité analytique est hélas restreinte par un biais idéologique. Ce ne sont ni les dimensions du secteur public, ni le niveau des prélèvements fiscaux qui déterminent les performances économiques d’un pays ; les données comparatives ne révèlent aucune corrélation entre ces variables. La qualité et l’utilité des prestations publiques jouent par contre un rôle important.
Plutôt que d’exiger aveuglément des coupes budgétaires et des réductions d’impôts, les chantres du libéralisme pur et dur et leurs relais politiques seraient bien inspirés de promouvoir l’évaluation des services administratifs et des politiques publiques. Cette évaluation permettrait de dénicher des gisements d’économies et de réaffecter intelligemment les ressources disponibles. Par exemple dans les domaines de la formation et des énergies renouvelables, où la Suisse ne brille pas, quand bien même ils vont influencer de manière déterminante le succès économique des Etats.
La réflexion économique ne peut ignorer plus longtemps la dimension sociale de la croissance. Considérer les dépenses sociales comme une charge à minimiser, c’est ignorer leur fonction de cohésion au sein de la société. La précarité, l’insécurité, la pauvreté et l’exclusion ne constituent pas un terreau favorable à la croissance.
Enfin, il n’est plus possible d’invoquer la croissance sans préciser sa nature. A quoi sert cette croissance si elle ne contribue pas à améliorer la qualité de vie, si les richesses créées ne servent qu’à financer les nuisances qu’elle engendre et si elle se nourrit d’abord de l’épuisement des ressources naturelles ?
A noircir systématiquement la situation, Avenir Suisse ne contribue qu’à semer l’inquiétude, une inquiétude source de résistance au changement, voire de paralysie, bref des réactions qui ne contribuent sûrement pas à stimuler la croissance. Manque aux penseurs des milieux économiques le sens élémentaire de la pédagogie. jd

Le marché et l’Etat

«Dans les cinquante dernières années, la science économique a expliqué quand et pourquoi les marchés fonctionnent bien, et quand ils ne le font pas. Elle a montré pour quelles raisons ils peuvent aboutir à sous-produire certains facteurs – comme la recherche fondamentale – et à en surproduire d’autres – comme la pollution. Leurs échecs les plus dramatiques sont les crises périodiques, les récessions et les dépressions ( ?)
Adam Smith était bien plus conscient des limites du marché – notamment des menaces de la concurrence imparfaite – que ceux qui s’en disent aujourd’hui les disciples».

Joseph Stiglitz, La grande désillusion, Fayard éditeur, 2002.

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