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Ludwig Hohl (1904-1980) : Grandeur et dérision d’un jubilé

Eric Baier
30 avril 2004
DP 
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Suivant une perspective en spirale chère à Ludwig Hohl, notre parcours commence dans les cinquante-cinq kilomètres de rayons de la Bibliothèque nationale. Ce monument du Bauhaus des années trente, rénové il y a dix ans, plonge sept étages de magasins en sous-sol jusqu’au niveau de l’Aar. C’est ici qu’on a installé un jubilaire qui ne respecte pas la pensée-archive, qui ne craint rien tant que les fondations élevées en son nom de manière posthume, qui s’amuse et se rit des disputes anticipées autour de son héritage.
Après Jacques Chessex l’année passée, il fallait bien trouver un lieu où faire exposition d’un homme qui, de son vivant, a fui les commémorations, célébrations ou consécrations, parce qu’elles exprimaient selon lui, la mode «extérieure» et le spectacle trivial d’une société fuyant le travail et l’effort. Cette résistance à toute gloire, il l’a publiquement manifestée lors de la remise du Prix du centenaire Robert Walser à Zurich au Schauspielhaus le 15 avril 1978 par le choix d’un texte court et austère, intitulé L’effort qu’il lut en réponse à l’éloge d’Adolf Muschg. Cette résistance à la publicité, il l’exprima également en hésitant jusqu’au dernier moment (a-t-il fait ou non le déplacement ?) à se rendre à la remise du Prix Pétrarque à Florence le 17 mai 1980, l’année de sa mort.
L’insistance «hors modes» sur les bienfaits de l’intériorité, éclate dans tous ses récits, comme dans Une Ascension, mise en scène ce printemps à Genève et Lausanne par Marcella Bideau, avec Jean-Luc Bideau et Jacques Probst. L’interprétation de Jean-Luc Bideau d’ailleurs donne une allure plus romantique qu’ascétique au personnage qu’il incarne.

Amarrer les mots à la matière
Alors, quel choix opérer pour rendre hommage au tournoiement immense, infini, de la pensée créatrice de Ludwig Hohl, sans la figer dans un rictus de circonstance ?
Le choix de la Biliothèque nationale est simple, concret, matériel. Il fait main basse sur la conviction, sans cesse répétée dans l’œuvre colossale de Hohl, de la «corporéité» des mots. A partir de là, on va laisser les documents, les notes éparses, les bouts de papiers, les rebuts, parler d’eux-mêmes. Comme si les pierres pouvaient parler ! Ouvrir le fond d’archives littéraires Ludwig Hohl à l’état brut (270 boites de 45/35 cm), donner à voir tous ces supports de pâte à papier jaunie, visualiser ces vieilles pages et ces vieux carnets défaits. Par exemple, vingt-trois carnets sélectionnés à partir d’un fond de trente bloc-notes, agendas et feuilles éparses. L’exposition fait donc le choix de privilégier la vue des mots, plutôt que leur sens. Dans quelle mesure ces vestiges littéraires peuvent-ils donner le change ? Les mots perdus peuvent-ils tuer comme des balles perdues ?
Mais Hohl lui-même était le premier partisan d’une théorie des mots qui fracasse leur rôle mineur de «coquille» ou d’instrument d’un sens plus élevé, pour leur rendre une place prépondérante de chose en soi. L’un de ses traits de génie est d’avoir déplacé la ligne de démarcation entre les mots et le sens, pour amarrer véritablement le mot à la matière. On n’est pas loin de l’hélice ADN, avec ses possibilités matérielles infinies de composition et recomposition d’un code. Hohl, dans un texte très connu, dénonce l’erreur de ceux qui croient que le mot serait à assimiler au «verbe», au sens grec de logos. «La cause et le lieu de l’erreur, c’est d’abord que les gens ne savent pas ce qu’est un mot. Ils ignorent la vie propre du mot, sa corporéité.» (Notes, fragment 10, page 159)

Des pensées qui fleurissent
Dès lors, c’est avec joie que l’on visite une exposition qui n’est pas là pour créer ou confirmer un mythe, le «mythe de l’écrivain suisse hors norme». La salle de la Bibliothèque nationale consacrée à Hohl est comme un jardin où continuent de fleurir des spécimens de pensées créés par lui. Un grand moment de la visite est de s’isoler dans le boyau profond et dérobé qui se situe au fond de la salle, où l’on projette un film d’Alexandre Seiler sur l’écrivain. Le regard de Hohl filmé l’année avant sa mort, à son domicile de la rue David-Dufour à Genève, alors qu’il passe le pas de porte entre la cuisine et la chambre, ayant sans doute fait provision d’alcool, est un regard d’outre-tombe déjà, mais amical comme seul sait l’être un homme que rien ne retient.
Finalement, ce que l’exposition réussit à merveille, c’est de rappeler que l’œuvre de Hohl est allergique à tout mouvement de totalisation comme on en rencontre chez Dürrenmatt, Frisch ou Muschg. C’est un clin d’œil permanent de résistance à la notoriété extériorisée que même le catalogue de l’exposition s’acharne à prolonger.

Ludwig Hohl, Alles ist Werk, catalogue, Suhrkamp 2004.

«Tournoiement immense, infini, de toute pensée créatrice, dans l’individu comme dans l’humanité. Il suffit que soit indiquée la direction. Commence alors un mouvement lent et désordonné, qui dure longtemps, jusqu’à ce qu’on parvienne quand même, au bout du compte, à l’endroit qui, de longue date, nous était désigné.»

(Notes ou de la réconciliation non prématurée, traduit par Etienne Barilier, l ÔAge d’Homme 1989, page 52, fragment 79.)

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