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Initiative Ecopop: un texte inacceptable et mal traduit

Après la lutte contre l’«immigration de masse» menée par l’UDC, voici qu’Ecopop veut stopper la «surpopulation»

Photo Senfwurst
Photo Senfwurst (licence CC)

Le 30 novembre prochain, le peuple et les cantons se prononceront sur l’initiative populaire «Halte à la surpopulation – Oui à la préservation durable des ressources naturelles», lancée par l’association Ecologie et Population (Ecopop). Les Suisses voteront donc une fois de plus sur la limitation du nombre des étrangers admis dans leur pays, moins de dix mois après le 9 février.

Mais Alémaniques et Tessinois ne voteront pas sur la même limitation que les Romands. La faute à une incompatibilité entre les versions de l’initiative dans les trois langues officielles dont ni le Conseil fédéral ni les parlementaires ne semblent s’être aperçus.

Or cette erreur a son importance. Elle aura même un effet inédit en politique suisse, contraire à une tendance vérifiée d’un scrutin à l’autre. En l’occurrence, les citoyens qui diront Ja ou Si à Ecopop voteront pour une limitation en réalité moins sévère que celle proposée aux francophones! Ces derniers, traditionnellement plus ouverts en matière d’immigration, auront à se prononcer sur un texte bloquant de fait le solde migratoire à un niveau plus de cent fois inférieur à celui du plafond envisagé par les initiants (voir l’article de Jacques Menthonnex).

Fédéralisme et cohésion nationale obligent, les trois principales langues officielles ont une portée égale. Ainsi, les textes législatifs fédéraux sont normalement promulgués et publiés simultanément en allemand, en français et en italien. Chacune des versions linguistiques est considérée comme texte original, avec les risques de confusion juridique que cette absence de hiérarchie peut entraîner. S’agissant du texte d’initiatives populaires, l’interprétation se fait dans le sens bien compris des intentions de leurs auteurs.

Dans cette affaire de traduction infidèle, on doit souligner la responsabilité considérable de la Chancellerie fédérale qui, selon la loi, «examine la concordance des textes et, le cas échéant, procède aux traductions nécessaires.» La décision qui donne le coup d’envoi de la récolte de signatures conclut des échanges informels entre l’administration fédérale et les initiants. Durant cette étape, les questions de formulation et de sens pouvaient et devaient être clarifiées avec les initiants – en consultant si nécessaire des spécialistes du domaine. Inutile de préciser que la traduction officielle doit être effectuée ou vérifiée avec moins de négligence que dans le cas de l’initiative Ecopop.

Dans son message sur cette initiative, le Conseil fédéral fonde de toute évidence son interprétation (p.7807) sur la version allemande. Avec raison: le siège de l’association se trouve à Winterthur ZH, son secrétariat à Effingen AG, le comité d’initiative se compose de dix membres, tous domiciliés dans les deux cantons précités ou en Suisse orientale, les deux tiers des 120’000 signatures récoltées l’ont été dans cinq cantons alémaniques (Zurich, Berne, Argovie, Lucerne et St-Gall). La part des Romands est mineure à tous les niveaux: 6,3% des signatures valables, un seul membre sur quatorze au comité de patronage («Dr. Philippe Roch, Russin GE»). Pour ne rien dire du site Internet dont les versions française et italienne demeurent lacunaires.

Inutile de s’illusionner: le faible ancrage de l’initiative Ecopop en Suisse romande ne l’empêchera pas d’y obtenir un résultat qui s’ajoutera à celui, à coup sûr meilleur, qu’elle réalisera outre-Sarine.

De toute manière, l’interprétation établie, moins restrictive que la version française, devrait prévaloir en cas d’acceptation de l’initiative populaire. Maigre consolation en vérité. Car une telle éventualité, survenant après le vote du 9 février, en aggraverait encore les effets nuisibles et entraînerait l’introduction d’un système de contingentement pour toutes les catégories d’autorisations de séjour de plus d’une année. Elle ouvrirait la voie à une Suisse recroquevillée sur son économie intérieure, isolée au milieu de l’Europe et dans le monde.

Même justement interprété à défaut d’être correctement traduit, le texte d’Ecopop n’en reste pas moins cet «affront à l’intelligence humaine» dénoncé dans ces colonnes (DP 1974) dès le lendemain du dépôt de l’initiative.

DOMAINE PUBLIC

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Discussion

  • 1
    Pedro del Río

    « Mais Alémaniques et Tessinois ne voteront pas sur la même limitation que les Romands. » Je dois en déduire qu’en Suisse italienne seulement les Tessinois votent? Les Grisons n’en ont-ils pas le droit? Cette confusion entre le Tessin et la Suisse italienne montre une grande ignorance du pays.

  • 2
    Laurent Ducommun

    En accord avec tout ce qui a été déjà écrit par DP sur cette initiative Ecopop, je n’entre même pas en matière sur le sujet, car c’est NON, évidemment.
    J’ai un côté assez polémiste, il est vrai, et je mets donc directement en relation la création d’Ecopop avec la Suisse germanophobe d’aujourd’hui.
    Je me suis déjà plusieurs fois exprimé ici sur la perversité politique au niveau helvétique de l’extension du dialecte paysan (le Schwyzertütsch) à toute la vie courante en Suisse germanophobe.
    Pour moi Ecopop donc se colle à cette perversité, et je m’en explique ci-dessous:
    Le dialecte des paysans est une langue pauvre, peu diversifiée, au contraire de l’allemand d’aujourd’hui, dont j’apprécie chaque jour la richesse dialectique, et les innombrables nuances qu’elle contient..
    En abandonnant l’allemand pour le dialecte paysan, la Suisse germanophobe s’appauvrit très fortement culturellement (je ne parle pas ici des élites culturelles des grandes villes). Cela a comme conséquence d’appauvrir fortement aussi le débat politique: ce n’est presque pas une caricature, mais en Suisse germanophobe d’aujourd’hui on ne distingue plus la Suisse conservatrice de la Suisse patriote, de la Suisse xénophobe, de la Suisse raciste, de la Suisse fédéraliste, de la Suisse chrétienne, de la Suisse neutre, etc.. On en fait un immense amalgame, propre à une culture pauvre et peu nuancée que véhicule le dialecte paysan. Et il suffit d’être en accord avec un de ces termes (conservatrice, patriote, etc…) pour adhérer à la politique de Blocher.
    La perversité ? J’aime bien cette définition de Karl Kraus (traduite): « La perversité est le don d’additionner des valeurs imaginaires et des sensations en un idéal ».

    • Un grand merci à L. Ducommun: vraiment, les locuteurs du « dialecte des paysans » sont des êtres bornés, à l’opposé des intellectuels. Un intellectuel de votre genre accepterait-il de las réformer, à la manière des adeptes du Djihad islamique et des héritiers spirituels de Pol Pot?

    • 2.2
      Laurent Ducommun

      Désolé, mais vous n’y êtes pas vraiment en ce qui me concerne.
      Je suis sans doute intello, mais n’ai rien contre le monde paysan que je fréquente avec plaisir, puisque je suis à peu près, dans mon temps libre, presque toujours en pleine campagne.
      Je n’ai évidemment en outre aucun atome crochu avec le Djihad ou Pol Pot. Je ne suis pas un adepte de la guerre à tout prix, mais j’approuve entièrement l’intervention militaire des E-U contre le califat syro-irakien.
      Pour être encore plus concret, si je devais choisir en France, au 2e tour de l’élection présidentielle, entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, je m’abstiendrais, ce que je n’ai encore jamais fait dans une élection. Pour moi ce serait foulard brun ou brune casquette.
      Ce que j’ai voulu dire, c’est que les progrès sociaux sont rarement venus du monde paysan. Et la nostalgie qu’a Blocher et l’UDC dirigeante de ce monde-là est complètement surfait. Il y a 100 ans les paysans représentaient un tiers de la population suisse, et ce n’était pas du tout un monde idyllique, très loin de là, absolument rien à voir avec le Heidiland pour touristes asiatiques (j’y étais par hasard ce week-end… surréaliste). Comme exemple aussi, dans notre civilisation citadine, il y a aujourd’hui 1 à 2 homicides par semaine en Suisse . Il y a 100 ans (je n’ai malheureusement pas retrouvé la publication qui en fait état), dans une société encore très paysanne, il y avait plus d’un homicide par jour, et à la campagne la proportion était encore plus élevée.
      Enfin je n’ai jamais affirmé que les paysans était bornés, mais je veux bien affirmer que c’est un monde en partie encore rural, rustique voire rustre, à votre choix (ces trois adjectifs viennent d’un mot latin qui signifie campagnard).

  • Il existe pareillement une discordance entre les trois versions du nouvel article 121a de la Constitution fédérale
    accepté le 9 février 2014 en votation populaire. En effet, là encore, les citoyens des trois régions linguistiques
    n’ont pas voté sur le même texte :
    Alors que le texte français parle du « …respect du principe de la préférence nationale », les versions allemande
    (« …unter Berücksichtigung eines Vorranges für Schweizerinnen une Schweizer… ») et italienne (« …e nel
    rispetto del principio di preferenza agli Svizzeri… ») sont beaucoup plus restrictives.
    Or, seule la version française est compatible avec l’article 21 de la loi sur les étrangers (RS 142.20) qui stipule :
    Art. 21 Ordre de priorité
    1 Un étranger ne peut être admis en vue de l’exercice d’une activité lucrative que s’il est démontré qu’aucun
    travailleur en Suisse ni aucun ressortissant d’un Etat avec lequel a été conclu un accord sur la libre circulation
    des personnes correspondant au profil requis n’a pu être trouvé.
    2 Sont considérés comme travailleurs en Suisse:
    a. les Suisses;
    b. les titulaires d’une autorisation d’établissement;
    c. les titulaires d’une autorisation de séjour qui ont le droit d’exercer une activité lucrative.
    3 En dérogation à l’al. 1, un étranger titulaire d’un diplôme d’une haute école suisse peut être admis si son activité
    lucrative revêt un intérêt scientifique ou économique prépondérant. Il est admis provisoirement pendant six mois
    à compter de la fin de sa formation ou de son perfectionnement en Suisse pour trouver une telle activité. »

  • Une erreur de traduction est également présente dans la version française de l’initiative « Imposer les successions pour financer l’AVS ».Le texte français indique que l’impôt sera calculé sur le legs, terme qui ne représente pas le montant de la succession (voir art.484 CCS)mais une disposition faite par testament. Donc, sans testament, il n’y a pas de legs et pas d’impôt (idem si le legs est inférieur à 2 millions).
    R. Pfister

  • 5
    Coquoz Raphaël

    Je suis de plus en plus souvent déçu (et irrité) que des rédacteurs de Domaine Public se laissent aller à des qualifications blessantes et inappropriées des adversaires politiques ou de leurs idées. C’est trop souvent le cas vis-à-vis des personnalités de l’UDC. C’est le cas ici avec le qualificatif « d’affront à l’intelligence humaine » que Mme Jaggi reprend de M. Ghelfi, à propos de l’initiative Ecopop. En tant que « débile » qui va probablement voter oui à cette initiative, je sens une envie viscérale de tenir à mon tour des propos désobligeants envers les analyses sommaires de Mme Jaggi et M. Ghelfi, qui sont pétrie d’une foi absolue (naïve ?) dans le génie technique humain. Je vais essayer d’y résister. Je souhaiterais que les rédacteurs gardent à l’esprit que le respect de l’adversaire est fondamental dans le débat politique, qu’il tient à de précieuses et subtiles nuances de langages, qu’il est le terreau indispensable (même s’il ne le garantit pas) pour une culture politique saine, dans laquelle peuvent se construire des consensus. A ce titre, j’ai un immense regret de la disparition d’André Gavillet, qui savait rappeler avec force et acuité des principes et leurs implications, dans un langage exempt de toutes piques agressantes ou ironiques.

    • 5.1
      Laurent Ducommun

      Evidemment je laisse le soin aux rédacteurs de répondre à ce reproche.
      En tant que lecteur de DP indépendant, je dois dire que votre réaction est à classer pour moi dans de l’ironie au cinquième degré!
      L’UDC zurichoise (qui a pris le pouvoir au sein du parti suisse) n’est pour moi pas à respecter, car je ne respecte par les non-démocrates, ce que Blocher et ses proches acolytes sont foncièrement. Je ne parle pas ici des UDC traditionnels (paysans, artisans, bourgeois,..) que je respecte profondément, même si nous ne partageons que rarement les mêmes approches politiques.
      Un parti totalitaire comme l’est l’UDC zurichoise, on le laisse parler, mais on ne le respecte pas, on le combat avec virulence, et on doit l’entourer d’un puissant cordon sanitaire.
      Croire que la peste brune était une spécialité germanique des années 30-40 du siècle passé est d’une grande naïveté.
      Sinon, encore une fois bravo à J-P Ghelfi et à Yvette Jaggi pour leurs articles, souvent justement remarquables par leurs analyses nuancées et claires.

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