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Longo maï: que cela dure longtemps

Pour ses 40 ans, la coopérative fait le point sur «L’utopie des indociles». Exposition itinérante, publications, témoignages sur la vie autrement

Un prénom, un nom et «à Longo maï depuis 19xx». Ces quelques mots assortis d’une date résument les années vécues dans la coopérative par 63 de ses quelque 200 «permanents».

Dans la vidéo réalisée par la cinéaste Olga Widmer, ils viennent en témoigner tour à tour, chacun muni de l’objet symbole de son choix. Chaque présentation dure une minute, montre en main, selon un rythme bien réglé, parfaitement adapté à ces «marginaux organisés comme une horloge suisse», selon les dires des détracteurs les plus modérés de Longo maï.

En provençal, Longo maï signifie «que cela dure longtemps» – vœu adressé aux jeunes mariés. Qui l’eût cru en 1973, lorsque naquirent la coopérative et, dans la même année, la première ferme sise à Limans, en Haute-Provence, mais administrée depuis Bâle? Non seulement les bâtiments ont été remis en état, mais ils ont gagné en moyens pour une exploitation largement autarcique et en capacité d’accueil de résidents permanents et d’écotouristes.

A moindre échelle, le même processus de réhabilitation, revitalisation et développement s’applique depuis plus de 20 ans dans des régions désertifiées de France, d’Autriche, d’Allemagne, voire dans le Jura suisse et en Ukraine. Le plus souvent en association avec le Forum civique européen, ces coopératives participent à diverses actions politiques internationales: projet social et écologique au Costa Rica, soutien aux immigrés africains travaillant dans les cultures d’Andalousie, défense des requérants d’asile, aux côtés notamment de Cornelius Koch (1940-2001), l’abbé des réfugiés dont deux fidèles de Longo maï ont écrit la biographie (DP 2022).

Allergie aux chimères économiques ou réalisme fondamentaliste? Longo maï ne cherche pas à dépasser le capitalisme. Il se contente de le prévenir en en refusant catégoriquement les attributs et modes de fonctionnement. Dans les fermes de la communauté, les chevaux sont de trait, les semences d’origine, l’économie de proximité et de subsistance. On maintient le moins de distance possible entre une production diversifiée et une consommation prudente. Pas le moindre risque de globalisation, ni de spécialisation outrancière, ni de compétition sauvage. Pas non plus de propriété privée du sol ou des bâtiments, ni de loyers à payer ni de salaires à gérer. Car, à Longo maï, le travail à la ferme ou à l’atelier n’est pas rémunéré, mais son produit est utilisé collectivement pour couvrir les dépenses liées aux besoins de la vie quotidienne de chacun.

En bonne logique solidaire et radicalement anticapitaliste, la société coopérative représente la seule forme juridique convenant aux entreprises de l’archipel Longo maï, dont le seul mode de gouvernance applicable reste l’autogestion en Landsgemeinde quasi permanente. Avec le risque majeur d’«une réunionite aiguë, maladie quasi incontournable de tout bon collectif qui a tenu l’épreuve du temps», selon les termes de Marie-Pascale Rouff dans l’excellent catalogue de l’exposition du quarantième anniversaire. Mais on peut admettre avec elle que «l’horizontalité soit l’art du désordre incroyablement organisé.»

Précision de l’horloge suisse, maîtrise du débat général, voilà qui rappelle l’implacable rigueur d’une règle communautaire qui aura valu à Longo maï la récurrente accusation de constituer une secte, des campagnes de diffamation et d’interminables procédures, en France notamment. Mais «les irréductibles de Longo maï» ont tenu bon.

Cette intransigeante résistance se fonde non seulement sur une idéologie commune et une conviction personnelle profonde. Elle tient aussi à un mode de vie qui sait faire place à l’oisiveté – au sens étymologique de non travail – et aux activités culturelles. Longo maï se situe dans l’ère précapitaliste, celle où il y avait encore une continuité entre l’art et l’artisanat, entre la création et la technique. D’où la place importante accordée dans les coopératives à la poésie, au dessin et à la musique, dont témoignent nombre de publications et enregistrements. S’y ajoutent un blog régulièrement alimenté et Zinzine, la radio libre et sans publicité qui émet depuis 1981 dans la Haute-Provence et les Bouches-du-Rhône, 24 heures sur 24, 365 jours par an.

Décidément, Longo maï n’est pas un mouvement pionnier comme les autres, à inscrire dans la longue liste de ceux qui cherchent à fonder une économie plus solidaire. Son modèle, plus exigeant que celui de l’une ou l’autre des alternatives proposées au fil des crises du capitalisme contemporain, se distingue par sa radicalité et son pouvoir de subversion.

Comme l’a dit le conseiller aux Etats Luc Recordon lors du vernissage de l’étape lausannoise de l’exposition des 40 ans: «A l’heure où l’Europe semble régresser douloureusement, Longo maï démontre qu’il peut arriver que nos valeurs se mettent en pratique.» Pour réagir comme le préconisait Cornelius Koch: «Quand la vie devient dure, il faut faire la fête.»

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Discussion

  • Je soutiens et je suis Longo Maï depuis des années. Les combats et les projets menés sont tous d’une rare pertinence. Même et surtout lorsqu’ils sont impertinents…

    Je repense à cette campagne pour la valorisation locale de la laine lancée il y a une dizaine d’années. A l’époque, mon voisin agriculteur brûlait en plein air la laine de ses moutons en générant une puanteur monstrueuse (l’odeur des cheveux brûlés est épouvantable). Il m’expliquait que cela lui coûtait moins cher. Tout en se désolant que le monde marche sur la tête…

    Sur un tel sujet, Longo maï traite – si j’ose dire – le mal à la racine en réhabilitant les savoir-faire, en recréant des circuits économiques complets: lavage, filature, tissage…

    Tel que formulé à l’origine, le projet était proprement utopique. Aujourd’hui, c’est finalement l’exact contraire d’une utopie. Car comment pourrait-on qualifier d’utopies des dizaines de projets effectivement réalisés et effectifs depuis des décennies?

    Bravo l’équipe!

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