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Paul Budry a donné ses lettres de noblesse à la «littérature touristique»

Paul Budry, La Suisse est belle. Œuvres, tome IV (Textes touristiques inédits réunis par Yves Gerhard), Lausanne, Cahiers de la Renaissance vaudoise, 2014, 231 pages

Maître de gymnase à la retraite, Yves Gerhard est d’abord un helléniste. A ce titre, il a écrit une bonne biographie d’André Bonnard (André Bonnard et l’hellénisme à Lausanne, Vevey, L’Aire, 2011). Depuis quelques années, il s’est investi dans un travail de bénédictin: celui de réunir, commenter et publier les œuvres fort diverses d’un auteur aujourd’hui un peu oublié, Paul Budry (1883-1949).

Ce véritable touche-à-tout talentueux fut professeur de français, éditeur, critique d’art (aux goûts avancés), journaliste, homme de radio, traducteur… Trois tomes de ses œuvres ont déjà paru à ce jour aux Cahiers de la Renaissance vaudoise. Le quatrième vient de sortir, sous le titre La Suisse est belle. Il s’agit de «textes touristiques», utilement annotés par Yves Gerhard.

Budry occupa en effet, entre 1934 et 1946, le poste de chef du siège auxiliaire pour la Suisse romande de l’Office fédéral du tourisme, dont les bureaux étaient à Lausanne. Une période marquée par deux événements majeurs, la crise économique et la deuxième guerre mondiale. Ceux-ci, on le verra, apparaissent en filigrane. Dans ces fonctions, Budry rédigea de nombreux textes qui furent publiés dans la revue Die Schweiz – La Suisse – La Svizzera – Switzerland. Celle-ci, richement illustrée de photographies en noir et blanc et par quelques dessins de Géa Augsbourg, était suspendue par une ficelle dans les voitures de chemin de fer.

Le charme de ces écrits provient d’abord de leur côté rétro. Celui-ci est dû entre autres à une langue aux accents un peu surannés, qui nous paraît aujourd’hui très littéraire, avec son vocabulaire châtié, voire précieux: «La gent volatile», «poutraisons vermiculées», «hiémal» pour hivernal, «aiguade» (du latin aqua) pour baignade, etc. Le subjonctif imparfait y occupe une place privilégiée: «qui eût dit qu’il y eût tant d’eau…» Il est assez amusant de comparer ce style à celui, beaucoup plus basique, de la revue mise actuellement à disposition des voyageurs des CFF! On sourit aussi à l’évocation des vêtements, du matériel et des techniques liées au ski: «Chaussés maintenant de hickory, vêtus à l’ordonnance bleu sombre, spahis bouffants et casquette militaire, qui composent présentement l’uniforme de la marine mixte des neiges, ils sont partis à la conquête des stemms, des christ[ianias], des télé[marks].»

Budry a un véritable sens de la formule qui fait mouche. Evoquant la place Saint-François à Lausanne, il écrit: «A l’entour de l’église consacrée au plus pauvre des saints, l’Argent, la Banque, le Commerce et l’Administration ont dressé leurs palais.» Au sommet des Rochers-de-Naye qui marquent l’opposition entre deux paysages fort différents: «Ici le ciel grignoté par dix mille dents de scie, là la lumière embrassée par les lignes flexueuses des syrtes et des caps.»

On parcourt avec lui les saisons. Il semble avoir eu une prédilection pour l’hiver, «la bonne ennemie». Certains passages rappellent les évocations quasi mystiques de la nature enneigée dans La Montagne magique de Thomas Mann: «Un monde vous entoure, aux formes amollies, que des doigts bleus semblent remodeler constamment au gré du déplacement des ombres.»

Mais la montagne, c’est aussi celle des sports d’hiver et de leurs joies annexes, «l’après-ski», avec ses bars et dancings, que Budry considère avec un certain humour. Avec ses chemins de fer alpins à crémaillère et ses premiers remonte-pentes, elle a donc été remodelée par la civilisation moderne.

Néanmoins, la montagne que Budry a pratiquée en alpiniste reste pour lui un monde empreint de pureté, qui nous offre les moyens «de nous élever au-dessus de nous-mêmes sur les degrés resplendissants du ciel. On ne nous ôtera pas qu’il y a quelque chose de religieux dans ces jeux fulgurants dans les espaces immaculés.» Cette idéalisation de la montagne n’est sans doute pas l’aspect le plus original du recueil. L’auteur accorde aussi une grande place à la flore, n’hésitant pas à infliger au lecteur de longues énumérations mi-poétiques mi-techniques de fleurs des Alpes: «Ces foisonnements de fleurs goulues dans les ombres forestières, épilobes en pagodes, ancolies, aconits, digitales, dans les alpages les gentianes pourpres et les géantes gentianes à cuillers, les bonshommes et les carlines», etc. Mais Balzac n’avait-il pas fait de même dans le bien nommé Lys dans la vallée?

Bien sûr, Paul Budry n’oublie pas que la revue La Suisse doit faire œuvre de propagande. Ainsi, à propos de nos six cents lacs, il écrit: «Le corps en liberté dans la nature en liberté, cette formule des plages alpines suisses, c’est pour l’instant ce qu’on a trouvé de mieux dans le domaine de l’euphorie.»

Budry ne vit cependant pas hors du monde, dans un univers édénique et éthéré. Cette Suisse touristique vit, entre 1934 et 1946, des temps difficiles. La Grande Crise a réduit drastiquement le nombre de touristes étrangers, avant que la guerre ne ferme hermétiquement les frontières. Cela touche les prix, «ce spectre de l’époque, ces barrières du plaisir» qui «sont tombés sous la pression des temps difficiles». Cela touche aussi l’emploi, les agriculteurs de montagne s’étant, dans certaines régions, totalement reconvertis dans le tourisme. A ce propos, Budry a une bonne formule: «Le service des étrangers en Suisse a remplacé le service des Suisses à l’étranger.»

Il se penche aussi sur le retour au dialecte, par hostilité au IIIe Reich, mais un dialecte dégénéré car standardisé, «un allemand schwyzertütsché qui forme la langue courante des affaires», celui qui sévit aujourd’hui à la télévision.

L’auteur ne rejette nullement la modernité. Il exalte les chemins de fer de montagne, leurs ponts audacieux. «Le viaduc est un monument qui marche: les pas de l’homme éternisés.» Mais il se montre critique devant certains échecs de l’urbanisme contemporain, qui n’a pas su tirer les leçons du Corbusier: «D’un style de grand habitat, tout ce que nous avons su tirer, ce sont des colonies ouvrières étriquées et des villas pour snobs.» Il en rend responsable «la bourgeoisie» qui, au contraire de la paysannerie et de ses maisons traditionnelles, s’est montrée incapable d’allier fonctionnalisme, beauté et diversité. Il condamne aussi une certaine conception contemporaine du voyage automobile: «Nos voyages deviennent de plates ingestions de kilomètres, sans événements, sans reposoirs de rêve.»

N’oublions pas que Budry fut d’abord un critique d’art, et notamment l’un de ceux qui firent connaître le cubisme en Suisse. Il était l’ami de nombreux artistes. Les références artistiques (à Corot ou Courbet, par exemple) sont donc fréquentes sous sa plume, en dehors même des articles exclusivement consacrés aux beaux-arts en Suisse. Il y parle des tapisseries bourguignonnes de Charles le Téméraire emportées à Berne, ou encore du caractère original de la Renaissance dans notre pays, tel qu’incarné par le peintre-reître Urs Graf, chez qui les allégories de la Mort sont omniprésentes.

Un passage où l’analyse est particulièrement pertinente mérite d’être cité: «Leitmotiv de trois notes: le brutal, le voluptueux, le macabre, c’est là-dessus que l’art suisse a construit le poème original de sa Renaissance, son monument bien à lui, qui le distingue de toutes les conventions européennes. La Renaissance italienne coule son rêve de force dans les canons antiques, la Renaissance française le drape dans la Fable, la Renaissance allemande l’habille à la bourgeoise. La Suisse seule l’actualise dans l’aventure vécue, dans le violent poème de la chair et du sang, que les soudards de Marignan écrivaient à ce moment sur les routes de l’Europe.»

En bref, ce volume offre à la fois un kaléidoscope d’images de la Suisse, parfois conventionnelles, souvent originales. Il propose aussi un certain nombre de réflexions – au ton prudemment critique – sur les transformations dues au tourisme, sur les villes et les campagnes, sur l’unité confédérale, ou encore sur le problème linguistique toujours actuel en Suisse alémanique.

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