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Germaine Richier à l’honneur en Suisse

Deux expositions à voir à Berne (jusqu’au 6 avril) et à Lausanne (jusqu’au 27 avril)

Photo tvbrt Photo tvbrt (licence CC)
icone auteur icone calendrier 1 mars 2014 icone PDF DP 

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La sculptrice française Germaine Richier (1902-1959) est actuellement présente dans deux expositions suisses.

Au Musée des beaux-arts de Lausanne (jusqu’au 27 avril), elle figure aux côtés de deux autres artistes quasi contemporains: l’Italien Marino Marini (1901-1980) et le Grison Alberto Giacometti (1901-1966). De manière absolument pertinente, l’exposition lausannoise met en corrélation leurs démarches assez similaires.

Ces trois sculpteurs ont en effet commencé par suivre un enseignement académique en atelier. Sans renier celui-ci, et tout en restant fidèles à la figuration, ils se sont éloignés par étapes de la vision idéalisée du corps humain qui prévalait depuis l’Antiquité grecque classique. Ils proposent une approche renouvelée de l’homme. Avec leurs doigts et leurs outils, ils pressent, pétrissent, malaxent, creusent la matière. La deuxième guerre mondiale et ses horreurs ne sont pas sans effet sur leur perception du corps humain, qu’ils montrent fragile, en déséquilibre, non plus lisse mais déformé, troué. On a pu parler d’une conception existentialiste de la sculpture. Dans cette présentation saisissante, le visiteur est confronté à une interrogation fondamentale sur l’homme.

L’exposition du Kunstmuseum de Berne (jusqu’au 6 avril) est, elle, entièrement dévolue à Germaine Richier. C’est la première rétrospective consacrée en Suisse à cette figure majeure de la sculpture au 20e siècle. Sa forte présence dans notre pays n’est pas fortuite. L’artiste a épousé en premières noces le sculpteur zurichois Otto Charles Bänninger, élève comme elle d’Antoine Bourdelle, mais qui restera lui beaucoup plus conventionnel. Elle a séjourné en Suisse pendant toute l’Occupation. Elle a tissé des liens avec Cuno Amiet, qui a réalisé d’elle un portrait en «Arlésienne». Enfin elle a eu des contacts avec Giacometti.

Sans prétendre à l’exhaustivité, dégageons quelques grands axes de l’œuvre de Richier. Née en Provence, elle a toujours gardé un contact étroit avec la nature: dans celle-ci cependant, elle cherche non seulement le beau, mais aussi le bizarre, l’inquiétant, le laid. On lui doit la phrase célèbre: «Je suis plus sensible à un arbre calciné qu’à un pommier en fleurs.» Comme à Lausanne, on peut voir à Berne plusieurs de ces corps réduits à l’essentiel, troués, comme Le Berger des Landes.

Mais la sculpture de Richier s’est surtout fait connaître par ses bronzes représentant des êtres hybrides, des femmes-insectes, d’une très grande force expressive. Avec bonheur, l’exposition bernoise présente en contrepoint des œuvres picturales de Matisse, Picasso, Max Ernst ou encore Meret Oppenheim. Ainsi, le rapprochement est saisissant entre La Mante ou L’Araignée de Richier et un tableau de Niklaus Manuel datant de 1518-1520 qui montre des êtres fantastiques, à mi-chemin entre l’homme et l’animal fabuleux. Le Cheval à six têtes en bronze doré, ou encore L’homme de nuit, sorte d’homme-oiseau onirique, sont emblématiques de la proximité de la sculptrice avec les surréalistes, même si elle n’a jamais fait partie d’aucun groupe structuré. Alors qu’on la taxe volontiers – à nos yeux un peu arbitrairement – d’existentialiste, elle a clairement affirmé elle-même: «Mon œuvre est fondamentalement surréaliste.»

On a pu voir aussi dans l’œuvre plastique de Germaine Richier une affirmation féministe, particulièrement perceptible dans L’Escrimeuse avec masque de 1943. Elle prend alors ses distances avec son premier mari, qui continue à donner de la femme une image très lisse, idéalement belle, désirable, en un mot classique.

Mais le scandale, Richier le créera (involontairement) en 1950 par son crucifix pour l’église d’Assy en Haute-Savoie, dont on peut voir à Berne une version réduite. Rappelons que d’autres artistes ont pris part à l’aménagement de cet édifice religieux, tels Georges Braque, Marc Chagall et Fernand Léger. Ce qui nous apparaît comme une œuvre magnifique de l’art chrétien contemporain (le Christ de Richier semble se confondre avec le bois de sa croix) provoqua l’ire des catholiques traditionalistes et dut être retiré de son emplacement jusqu’en 1971…

Atteinte d’un cancer, Germaine Richier créera encore en 1959, l’année de sa mort précoce, ses pièces pour un échiquier de grandeur nature: nous aussi faisons partie du jeu de la vie!

Les visites de l’une et l’autre de ces deux remarquables expositions se complètent. Elles permettent de suivre le cheminement d’une grande artiste qui, sans jamais abandonner la figuration pour l’abstraction, renouvela profondément la sculpture de notre temps.

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