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L’idéologie libertarienne d’Avenir Suisse

Un «indice de liberté» qui laisse pantois

En tapant «indice», Google fournit plus de 42 millions de références. Beaucoup sont inévitablement redondantes. Ces quêtes indicielles témoignent d’un trait de notre époque à vouloir établir des classements sur tout et n’importe quoi. Si l’on précise que l’on est intéressé par un «indice de liberté», ce sont encore plus de cinq millions de références qui sont proposées. L’indigestion menace toujours.

Wikipedia propose deux entrées. L’une concerne un indice de démocratie et l’autre un indice de liberté économique. Les deux sources de l’encyclopédie électronique sont établies, pour la première, par une filiale de l’hebdomadaire britannique The Economist et, pour la seconde, par la Heritage Foundation et le Wall Street Journal. Leur origine est donc indiscutablement conservatrice. Ces indices n’ont pas seulement pour but d’informer, ils sont aussi, si l’on ose dire, militants. Il ne s’agit pas seulement de défendre la démocratie, mais au moins autant de promouvoir la conception anglo-saxonne de l’économie de marché et du capitalisme, pour laquelle toute restriction à la liberté du commerce équivaut à un projet socialiste, sinon communiste.

Sera-t-on surpris d’apprendre que, dans une optique très voisine, Avenir Suisse, le think tank de la grande industrie helvétique, élabore également un indice de liberté, dont la dernière version a fait l’objet d’une communication en décembre dernier?

Pour être francs, nous n’avions pas pensé nous y intéresser – qu’apporte en effet un classement supplémentaire s’ajoutant à des milliers d’autres? En fait, ce ne sont pas les résultats des calculs qui ont retenu notre attention, mais la méthodologie utilisée et les critères retenus.

Réglementations cantonales

L’indice de liberté d’Avenir Suisse se concentre sur les cantons, puisque les normes fédérales sont par définition identiques pour tout le pays. Il s’agit donc de voir comment les cantons utilisent leurs compétences pour promouvoir ou au contraire restreindre les libertés individuelles.

Le calcul de l’indice repose pour moitié sur des indicateurs économiques et pour moitié sur des indicateurs civils. Sont prises en compte, dans la première catégorie, des données relatives aux finances cantonales, à la charge fiscale des familles ou à la quote-part de l’Etat, qui reprennent pour l’essentiel ce que l’on sait déjà par ailleurs dans ce domaine. Plus intéressants sont les indicateurs civils, tels que la consommation d’alcool sur la voie publique, le libre choix de l’école, la protection des non-fumeurs, etc.

L’idéal de liberté, selon Avenir Suisse, est l’absence de toute intervention cantonale. Plus les magasins peuvent être ouverts tardivement le soir, par exemple, plus le nombre de points obtenus est élevé. Le canton qui obtiendra au final le plus grand nombre de points est ainsi celui dont l’indice de liberté sera le plus élevé.

Enseignement à domicile

Quelques exemples sont indispensables pour saisir une démarche en apparence statistique, mais en fait profondément idéologique.

S’agissant, pour y revenir, des questions en relation avec les heures d’ouverture des magasins, un canton obtient 3 points s’il n’a pas édicté de règles en complément aux dispositions fédérales. Il obtient également 3 points si les magasins peuvent ouvrir le samedi au-delà de 18 heures et encore 3 points pour des ouvertures autorisées au moins trois dimanches par année. Les cantons qui ont édicté des restrictions plus ou moins importantes obtiennent 2 points, 1 point ou 0 point.

Pour la vente d’alcool, obtention de 2 points s’il n’y a pas de restriction temporelle de vente aux adultes; 2 points aussi si la publicité est libre; 2 points encore en l’absence d’un impôt spécial sur le commerce et également 2 points s’il n’y a pas de disposition restrictive pour la vente des alcopops.

En ce qui concerne les monopoles cantonaux, un notariat libre vaut 3 points, l’assurance immobilière privée 1 point et le libre choix du ramoneur 1 point aussi.

S’agissant de l’éducation des enfants, le canton qui prévoit le libre choix entre institutions privées et publiques pour les jardins d’enfants, ainsi que pour les écoles primaire, secondaire et gymnasiale obtient 2 points.

L’enseignement à domicile vaut 2 points pour le canton qui prévoit une simple déclaration de la part des parents et 4 points si aucune exigence de diplôme d’enseignement n’est requise. Avec une telle conception de la liberté, on peut imaginer qu’en l’absence de réglementation fédérale un canton serait d’autant plus libéral qu’il n’exigerait pas de diplôme officiel pour autoriser les médecins à exercer leur art.

Vivre ensemble?

Il est aussi dans la logique de cet indice de considérer positivement le canton qui ne prévoit pas de dispositions complémentaires à la loi fédérale sur la protection des non-fumeurs; qui ne réglemente pas la consommation d’alcool dans les lieux publics; qui installe le moins de radars fixes pour le contrôle des véhicules ou qui a la part la plus faible d’investissements pour la construction de logements en regard des investissements privés dans le même domaine.

Peut-on se rassurer en se disant que l’indice d’Avenir Suisse n’a aucune influence sur les débats publics en matière de réglementation? Ou faut-il plutôt déplorer qu’une organisation portant un tel nom puisse promouvoir une conception aussi libertarienne du «vivre ensemble», à mille lieues des écrits d’Adam Smith ou de John Rawls?

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Discussion

  • La méthode est connue : on donne les réponses et ensuite on compose les questions. Cela s’appelle « L’objectivité scientifique ». Bien heureusement, cet indice est si peu crédible qu’on en a parlé que durant un peu plus de 24 heures. C’est DP qui le ranime… pour une douzaine d’heures tout au plus !

  • 2
    Allen Adler says:

    John Rawls n’était pas « libertarien », plutôt au centre de l’échiquier, entre Amartya Sen, plutôt à gauche, et Robert Nozick, plutôt à droite.
    Si l’indice d’Avenir Suisse vous laisse pantois, le livre de Nozick, Anarchy, State and Utopia, publié en 1974, un des grands classiques de la théorie politique libertarienne, vous amènera à l’apoplexie car il va bien plus loin qu’Avenir Suisse dans sa définition et son exigence de liberté.

    • Manifestement l’auteur entendait justement souligner le contraste entre libertariens et libéraux « moraux » comme Smith et Rawls. On peut même soutenir que le spectre libéral recouvre la totalité de l’axe droite-gauche, comme aussi le spectre étatiste:

      –> Le spectre libéral comprend, de droite à gauche, les libertariens (anarcho-capitalistes), les libéraux de droite, les libéraux de gauche (p. ex. la deuxième gauche qu’incarnait un temps un Michel Rocard, ou certains courants de la Troisième Voie clinto-blairiste, ce qui ne constitue qu’un retour aux sources de la gauche pré-marxiste fondée sur l’auto-organisation) et les libertaires (anarchistes); comme il se doit, les extrêmes tendent par ailleurs à se diviser en chapelles…

      –> Le spectre étatiste, dans le même sens, recouvre le fascisme, la droite étatiste (la plus grande partie de la droite française, bonapartiste, en Suisse des Furgler ou Delamuraz), la gauche gouvernementale (sociale-démocrate), le totalitarisme de gauche.

      Qu’Avenir Suisse (qui n’est pas un groupuscule censé ne représenter que lui-même, comme pouvait l’être Trumpf Buur / L’Atout dans la même veine) s’assume libertarien est une nouveauté historique qui vaut d’être soulignée dans un pays aussi conservateur que la Suisse, de la même manière que la mue du parti agrarien en UDC blochérienne est une rupture quasi-révolutionnaire avec la tradition consensuelle qui avait fini par s’imposer à la culture politique suisse après les débuts fiévreux de 1848.

    • 2.2
      Laurent Ducommun says:

      @François Brutsch Merci pour les claires définitions libéral-étatiste, qui devraient être affichées dans toutes les classes d’école secondaire… on peut rêver.
      Cette notion de spectre (on peut discuter sur le terme, mais c’est un détail) est à mon avis beaucoup plus actuelle que la définition gauche-droite, qui date, comme nous le savons tous sans doute, de l’époque de la Révolution française.
      Beaucoup d’eau a passé depuis sous les ponts de la Seine, et je ne suis de loin pas un de ceux qui s’accrocheraient à cette définition gauche-droite, qui, à mon avis, ne correspond plus que partiellement aux forces politiques d’aujourd’hui.

  • 3
    Laurent Ducommun says:

    Bravo encore une fois à Jean-Pierre Ghelfi, sa démonstration est limpide.
    J’aimerais remonter loin en arrière, du temps de Socrate et de son combat implacable contre les sophistes.
    Vingt-cinq siècles ont passé, mais le discours d’Avenir Suisse est le même que celui des sophistes d’alors. Le problème est que tous les sophistes d’aujourd’hui ont beaucoup d’admirateurs béats et peu de contradicteurs platoniciens pour mettre par terre leurs discours trompeurs.
    Juste une question à tous : parle-t-on encore à l’école du combat de Socrate ou de Platon contre les sophistes ? Je crains que non, bien qu’il soit plus que jamais d’actualité.

  • 4
    Lecoultre says:

    Je viens de lire deux livres écrits par des Français, l’un sur la crise et les gouvernement qui ne font rien, et l’autre sur l’inceste politico-économique en France. Très édifiant! Sous prétexte d’améliorer la liberté des gens, le néolibéralisme prône la mort de l’Etat et la concentration des richesses et des pouvoirs en quelques mains. Cela réussira d’autant mieux et d’autant plus vite que les peuples seront peu et mal informés et que la majorité des gens s’en fiche.

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