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Il y a d’autres moyens de lutter contre les revenus excessifs

Après l’échec de l’initiative 1:12, le problème demeure et d’autres pistes méritent d’être explorées

Comme nombre d’initiatives, la proposition de la Jeunesse socialiste répondait à un agacement, voire à une indignation largement répandue dans l’opinion publique. Mais l’adhésion initiale s’est amenuisée face aux problèmes posés par cette solution taillée à la hache. Le dossier n’en est pas pour autant enterré. D’autres moyens existent pour brider les prédateurs.

Il faut considérer le contexte dans lequel est née l’idée de cette initiative. En 2009, la planète subit le séisme de la crise financière provoquée par l’appât du gain de certains dirigeants de l’économie. Alors que les Etats doivent voler au secours des banques et des assurances en difficulté, les salaires indécents que ces dirigeants continuent de percevoir sont considérés comme intolérables. En Suisse, une large majorité estime que les différences de revenu sont trop grandes et approuve un plafonnement des salaires. En 2011, 55% des sondés soutiennent l’initiative de la Jeunesse socialiste.

Contrairement à ce qu’affirment les adversaires de l’initiative, ces salaires exorbitants ne représentent pas seulement quelques cas isolés. Pour l’Institut de recherches conjoncturelles de l’Ecole polytechnique de Zurich (KOF), 1’200 entreprises et 4’400 personnes seraient concernées par l’initiative.

Quant aux justifications économiques à l’appui des rémunérations princières, elles ne tiennent pas la route. Les prestations exceptionnelles de ces managers et autres traders? La bonne marche d’une entreprise ne dépend jamais de la seule qualité de sa direction, mais bien plutôt de l’engagement de tout son personnel, d’une culture d’entreprise qui ne peut que souffrir d’une telle disparité salariale. Le marché et la nécessité d’attirer les meilleurs? De la poudre aux yeux. Il n’y a pas de marché, mais une coterie qui prend soin de faire monter les enchères. Une incitation pécuniaire indispensable pour stimuler les dirigeants? En réalité une incitation à rechercher le profit à court terme, y compris le cas échéant à magouiller pour faire grimper les bonus.

Pourtant, dans la durée, l’indignation légitime n’a pas résisté à l’analyse froide des conséquences de l’initiative, voire aux incertitudes quant à ses conséquences. Quid de la diminution des cotisations AVS et des rentrées fiscales, de l’exil de certaines entreprises? Pourquoi soumettre au même régime toutes les entreprises, quelle que soit leur taille? Une formulation du texte plus ouverte, appelant une concrétisation plus subtile, aurait bénéficié d’un meilleur soutien. Si en mars de cette année, l’initiative obtenait encore 49% d’approbation, depuis lors elle a constamment perdu du terrain.

Le dossier n’est pas pour autant clos. Deux moyens d’action restent disponibles.

La fiscalité d’abord. La concurrence fiscale intercantonale a créé des paradis où se réfugient les revenus élevés (Schwyz, Zoug, Nidwald, Appenzell Rhodes-Intérieures notamment). L’initiative socialiste «pour des impôts équitables» a certes été rejetée en 2010. Mais son résultat honorable justifie de revenir à la charge. La future réforme de l’imposition des entreprises pourrait aussi intégrer cette problématique, par exemple en empêchant les entreprises de déduire les salaires de leur bénéfice au-delà d’un certain seuil, proposition évoquée dans une analyse américaine de l’initiative 1:12.

La participation des salariés ensuite, une revendication négligée par les syndicats. Grâce à l’initiative Minder, les actionnaires ont obtenu le droit de se prononcer sur la rémunération des dirigeants. Et pourquoi pas les salariés qui contribuent à la création de la richesse? Voilà qui donnerait de la chair à ce partenariat social tant vanté par la droite et le patronat pour contrer l’intervention de l’Etat dans le domaine des salaires.

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Discussion

  • Pensez-vous vraiment que le problème est soluble par une initiative détaillée? Votre optimisme n’oublie-t-il pas que la bureaucratie étatique, carpette de l' »Economie », et non pas au service de la population, encourage les perversions narcissiques de trop de dirigeants de notre société (yc le Conseil fédéral)? Elle produit en effet des ordonnances d’application contraires au contenu-même d’initiatives détaillées (voir l’initiative Minder et l’ordonnance que viennent de commettre la bureaucratie fédérale et le Conseil fédéral) … Et que dire de l’initiative Weber et l’initiative des Alpes? Faut-il excuser ces trahisons sous prétexte que la majorité du parlement fait de même?…
    Il n’empêche que j’attends maintenant que des actions indépendantes de l' »Etat » viennent des hypocrites de l' »Economie » qui ont « condamné » les salaires abusifs pendant la campagne 1:12 sans avoir jamais rien fait pour les combattre avant cette votation.

  • 2
    Jeanprêtre Francine says:

    Une proposition intéressante faite par Hayek fils : soumettre les entreprises à engager plutôt un apprenti par 12 employés. A moduler mais pourquoi pas..?

  • 3
    Philippe Mettauer says:

    Régler ce problème crucial pour la cohésion sociale par une fiscalité équitable entre les cantons serait certes une solution. Seulement, le nombre des petits cantons profiteurs du fédéralisme fiscal est tel qu’à vue humaine, il est invraisemblable qu’on puisse trouver un jour cette double majorité, nécessaire à tout changement constitutionnel, pour mettre fin au scandale. D’autres pistes me semblent alors indispensables.

1 Rétrolien

  1. […] Après l’échec de 1:12, quels outils contre les salaires indécents? […]

    Cité par Revue de web – S02E46 | Fred H - 2 décembre 2013 à 9 h 53 min

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