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Mythe et réalité de l’indépendance nationale

Joëlle Kuntz, «La Suisse ou le génie de la dépendance», éditions Zoé, 2013

Photo Ed. Zoé
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Les tartarins helvétiques aiment à rouler les mécaniques en dénonçant les ingérences étrangères qui portent atteinte à notre souveraineté. Dans le même élan, ils fustigent la capitulation et la lâcheté des autorités, trop enclines à céder aux pressions extérieures. C’est oublier que l’histoire de la Suisse est tout entière marquée par la dépendance à l’égard de ses voisins, une dépendance qu’elle a su gérer avec habileté.

Cette thèse, Joëlle Kuntz la défend dans un petit ouvrage paru récemment, La Suisse ou le génie de la dépendance (Zoé). On retrouve les qualités de l’auteure, une écriture alerte et le recours constant aux faits pour appuyer la démonstration.

L’indépendance nationale est un concept récent. En effet, dans le cadre du Saint-Empire, les Suisses bénéficient certes de droits et libertés, mais ils restent des sujets de l’empereur. Le traité de Westphalie (1648) ne reconnaît pas la souveraineté helvétique. Il faut attendre le Congrès de Vienne (1815) pour qu’elle soit formellement établie, non pas conquise mais octroyée par la Sainte-Alliance. De même que le Pacte fédéral de 1815 est garanti par les grandes puissances. Ce qui fait dire à l’auteure que cette indépendance «est essentiellement un exercice de gestion de sa dépendance au gré des contingences et de l’architecture des pouvoirs dans le monde extérieur».

Voyez la politique d’asile. A peine née, la Suisse moderne est confrontée à une forte immigration, celle des insurgés vaincus lors des révolutions libérales en Europe. Les monarchies voisines n’apprécient pas. Si Berne résiste lorsqu’elles sont désunies, elle transige et plie lorsque la menace se fait plus précise. Aujourd’hui, les mouvements migratoires à l’échelle planétaire montrent bien les limites de l’indépendance, rapportée au territoire.

Voyez le secret bancaire. La naissance et le maintien durant plusieurs décennies de cette astuce destinée à éluder les règles fiscales des autres pays n’ont tenu qu’à la tolérance de ces derniers. Après 1945, c’est le désaccord entre les Etats-Unis d’une part, la Grande-Bretagne et la France d’autre part, qui sauve le secret bancaire. Puis la guerre froide. Mais lorsque tombe le Mur, la Suisse, d’alliée qu’il fallait ménager, devient concurrente. Et les Etats lourdement endettés ne peuvent plus tolérer cette échappatoire. Fin de l’opacité organisée.

La multiplication des échanges a imposé un réseau de plus en plus dense de règles qu’il n’est pas question d’ignorer sous peine de marginalisation. La Suisse, qui se refuse à adhérer à l’Union européenne pour préserver sa souveraineté, reprend de manière systématique le droit européen, de crainte d’être mise hors jeu. Dépendance encore.

La Suisse moderne, ensemble initialement fragile, a construit son histoire sur cette valeur, ce mythe d’indépendance. Or cette histoire est profondément marquée du sceau de la dépendance. Et le grand écart entre mythe et réalité ne fait que croître.

Le jour où une majorité admettra que la dépendance peut être positivement connotée lorsqu’elle n’est pas à sens unique, que l’interdépendance postule l’échange, que la Suisse a toujours su tirer parti de cette dépendance pour ménager ses intérêts, s’imposera alors une évidence: ce siècle est celui de l’interdépendance, non pas subie, mais vécue comme une «communauté volontaire de destin».

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Discussion

  • Ces temps, des vents contraires viennent de toutes les directions et sifflent autour des oreilles à ne plus savoir où donner de la tête pour ceux qui croient au mythe de l’indépendance et du « Alleingang » qui devrait en résulter. Plus ça souffle, plus ils s’agrippent à tout ce qui leur parait tenir et plus augmente pour eux le besoin de bomber le torse à se faire péter les bretelles pour conjurer leur peur de la perte de leur croyance en leur vision de la Suisse. Pour certains, aussi et surtout, la peur de la perte d’avantages matériels. Mais ils ne finiront pas par haïr durablement leur pays, ses institutions, leurs concitoyens d’opinions différentes et les étrangers. Ils aboient et font du bruit. Un nouveau bouquin à ajouter aux autres écrits qui traitent du sujet du mythe helvétique de l’indépendance. Ill suffirait pour les « mytheux » de lire ces écrits et faire suivre la lecture de réflexions, de recherches et de discussions. C’est simple, non? Probablement trop compliqué lorsque l’on est dépendant de ses mythes pour avoir l’impression d’être indépendant et maître de son destin. Intenable lorsque la réalité vous contrarie. Il faudra bien surmonter les dépendances pour devenir réellement plus indépendant et maître de son destin. Une majorité de Suisses le sait, plus ou moins consciemment. Le bon chemin est pris, même s’il est encore plein d’embûches. Ce n’est pas le moment de mettre de l’eau dans son vin, partis socialiste, vert, vert-libéral, radical-libéral et chrétien démocrate.  DP: merci pour votre article.

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