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«Le Temps» méprisé

La mise à l’encan du quotidien suscite interrogations politiques et inquiétudes en Suisse romande

Photo Wikimedia
Photo Wikimedia (licence CC)

Toute rumeur d’offre publique d’achat d’une société, toute perspective de restructuration d’une entreprise, a fortiori toute éventualité de fermeture ou de délocalisation est perçue comme une menace sur l’emploi et l’économie par les organisations syndicales et les élus locaux.

Six jours après la brusque et mortifiante annonce de la mise en vente du quotidien Le Temps par ses deux principaux actionnaires, les réactions restent mitigées du côté des professionnels, selon les scénarios envisagés.

Pour leur part, les gouvernements des cantons romands expriment leur inquiétude et sollicitent une nouvelle rencontre, après celle du printemps dernier, avec les éditeurs alémaniques concernés: Ringier et Tamedia, copropriétaires de la SA Le Temps à raison de 46,23% chacun – et par ailleurs concurrents sur le marché suisse de la presse.

Chance et calcul

Certains commentateurs voient dans leur «mise en vente» commune la chance de rassembler un capital enfin d’accord avec lui-même, au lieu de la mésentente peu cordiale régnant depuis la reprise de la part d’Edipresse par Tamedia en 2009.

On peut aussi analyser la mise à l’encan du Temps comme le produit d’un froid calcul de stratégie capitaliste. D’abord, l’«acheteur crédible» soi-disant attendu ne se présente pas. Ensuite, la Commission de la concurrence, qui ne peut ignorer cette absence d’alternative, se trouve dans l’obligation, pour éviter de compromettre gravement la diversité d’opinions, d’autoriser Tamedia ou Ringier à rafler la part de l’autre.

Ainsi la gardienne des marchés dits libres devra reconnaître elle aussi que les «produits» culturels, même reproductibles en séries longues comme les livres et les disques, ne sauraient être réduits au statut de simples produits de consommation – ni leurs fabricants à celui de fournisseurs de banales marchandises.

Il se pourrait que la stratégie des deux éditeurs alémaniques réussisse et que l’un ou l’autre en vienne à s’approprier Le Temps qui se présente comme «média suisse de référence». Ce qui ne garantit pas que le succès viendrait récompenser une juste appréciation de la véritable dimension culturelle du problème, qui est d’ordre politique et pas seulement économique.

Manières inacceptables

Dans cette perspective, l’idée même de cette mise aux enchères sonne totalement faux.

Quant à la manière, elle est non seulement faite pour décourager des investisseurs tiers, mais aussi pour fausser et dévaloriser l’enjeu offert. Tout dans l’humiliante procédure choisie et dans la manière blessante de la mettre en œuvre exprime un profond mépris pour le journal en cause, pour celles et ceux qui le font et pour ses lecteurs de langue française. A commencer par le sec communiqué diffusé mardi 8 octobre en fin d’après-midi, avec avertissement de dernière minute aux principaux intéressés qui, curieusement, se taisent depuis lors.

Silence radio aussi, injustifiable, du côté du Conseil d’administration dont le président, Stéphane Garelli, professeur à l’IMD et spécialiste des questions de compétitivité, ne manque jamais l’occasion de disserter publiquement sur la bonne gouvernance des entreprises et des institutions. Laquelle ne saurait se fonder sur l’absence d’estime pour les interlocuteurs, encore moins sur le mépris.

Après avoir traversé des mois de réduction du personnel (DP 1979), de diminution du budget et de refus de tout projet de développement au profit du rendement immédiat comme objectif prioritaire, Le Temps peut mesurer le manque de la plus élémentaire considération de ses propriétaires à son égard. Et les médias peuvent méditer sur la dégradation de la notion de qualité dans leur travail, faite de liberté et de diversité d’expression, peu compatible avec l’exigence inconditionnelle de rentabilité.

Affaiblissement politique

Du point de vue politique, c’est à l’ensemble de l’opinion romande que s’étend le manque d’égard envers Le Temps. Les autorités des cantons francophones l’ont bien compris et s’en émeuvent à juste titre, comme DP le faisait après la prise de contrôle, pour la première fois de l’histoire, des principaux journaux romands par un éditeur alémanique (DP 1979).

Le projet d’un quotidien de référence pour l’ensemble de la Suisse romande, qui s’est avéré possible il y a quinze ans et qui a fait ses preuves journalistiques, ne serait-il plus viable aujourd’hui? Faut-il y voir un affaissement de la conscience d’une dimension romande, ressenti à l’intérieur comme à l’extérieur? Un affaiblissement de la présence politique francophone dans la Berne fédérale? A ce niveau, tout recul engendre davantage que la perte d’un titre ou de son indépendance.

Même si cette affaire très significative concerne au premier chef Le Temps, la Suisse romande doit s’interroger sur sa condition de minoritaire dans un pays dont le fédéralisme est moins miné par la centralisation du pouvoir institutionnel que par le primat de la dimension économique et financière.

On ne saurait admettre que le respect de la sacro-sainte liberté du commerce et de l’industrie réduise les voix politiques au silence, quand il s’agit de défendre le pluralisme, élément constitutif du non moins sacro-saint système fédéraliste.

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Discussion

  • Article très intéressant de Mme Jaggi, qui est aussi sauf erreur à l’origine du cadre légal qui régit les médias en Suisse. Le plus intéressant dans cette analyse m’a paru cette réflexion selon laquelle le procédé bizarre qui a été retenu, (d’abord chercher des repreneurs, puis s’il n’y a pas d’offres crédibles, obtenir de la Comco la permission pour Tamédia ou Ringier de racheter la part de l’autre) pourrait s’expliquer par la contrainte législative.
    Je n’y avais pas pensé et ce procédé bizarre m’était apparu comme une bourde monumentale des deux éditeurs, ayant pour effet de dévaloriser complètement l' »objet » dont ils veulent pourtant obtenir le meilleur prix. La caricature de Burki, cruelle, dans 24heures, résumait bien mon impression. On y voyait trois péripatéticiennes faisant le tapin, puis sur le même trottoir une boîte à journaux Le Temps à côté d’un escalier orné d’un panneau  « rédaction ».
    Vous avez raison de dénoncer ces procédés pour le moins cavaliers traitant les journalistes comme des trottins offertes par leurs souteneurs au plus offrant. Mais pourquoi susciter la rancœur welsche envers la Suisse allemande? Cela ne paraît pas le vrai problème en l’occurrence.
    Avec tout cela, le lecteur qui aime la Suisse indépendante ne peut se défendre malgré tout d’une certaine schadenfreude, devant l’humiliation infligée à un organe de presse prétentieux, arrogant, suffisant et insuffisant qui n’a cessé de nous exaspérer par son parti pris bobo et surtout euroturbo. Selon moi le public majoritaire n’a pas de sympathie pour ce journal. Il lui en veut de s’être mis en porte à faux complet avec l’opinion publique sur la question européenne. Autrement dit : Le Temps souffre d’avoir repris l’idéologie de Jacques Pilet. S’il disparaît, comme naguère La Suisse, on pourra écrire sur sa tombe : « Pilet m’a tuer ».
     
     

  • Bravo pour ce magnifique article, solide, précis, complet. La révolte si bien exprimée par Yvette Jaggi devrait nous animer tous.

  • 3
    Richard Lecoultre

    Encore un magnifique exemple des effets de la loi du marché telle que tant encensée par certains journaux. Au fait, Tamedia est-il encore un publieur de journaux ou n’est-ce plus qu’une boîte à fric?

  • Le Temps est un journal de qualité avec des rubriques nationales, internationales, économiques et culturelles bien faites. Simplement pour cette raison, la Suisse Romande a besoin d’un quotidien de ce niveau. Il n’y en a pas d’autre. Tamedia et Ringier n’ont pas de quotidien de cette catégorie en Suisse Alémanique. Le Tagesanzeiger n’atteint pas le niveau du Temps, car il est surtout zuricho-zurichois et est un peu journal de boulevard pour bobos urbains. Seule la NZZ est comparable en termes de qualité, bien que d’opinion plus marquée en politique nationale surtout. Le Temps est un quotidien libéral dans le sens noble du terme. Il n’est pas un journal d’opinion. Il représente les voix d’une Suisse Romande dans les domaines politiques, économiques et culturels. Il est à espérer qu’il ne passe pas dans les mains d’un Tettamanti ou Blocher qui en feraient un organe d’opinion. Une solution romande doit être préparée sans attendre les désirata de Tamedia et Ringier. Je serais actionnaire d’un quotidien romand indépendant.

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