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Les autres n’y sont pour rien

Les «boucs émissaires» sont l’expression de nos petites lâchetés individuelles et collectives

C’est probablement un effet indirect de la crise qui dure maintenant depuis six ans. Elle a contribué à déstabiliser la plupart des 27 pays de l’Union européenne. La Suisse n’a pas été trop affectée par le ralentissement général des activités, mais le climat général s’est aussi détérioré. Le pessimisme touche peu ou prou tous les pays du Vieux Continent.

Dans ce contexte, il est frappant de constater que la recherche de boucs émissaires fait florès. Dans les pays du Sud européen, «Bruxelles» est devenue la cause des difficultés rencontrées. Mais pas seulement. Les sondages d’opinion montrent que les majorités qui soutiennent le projet européen ne cessent de s’effriter, quand elles ne sont pas devenues franchement négatives. En Grande-Bretagne, l’Union européenne est même devenue une forme nouvelle de «Grand Satan».

Peut-on faire grief aux gens de ne pas savoir que le repli sur soi et l’isolationnisme accentuent les difficultés plutôt qu’ils n’aident à les résoudre, comme la crise des années 1930 l’avait montré avec toute la clarté nécessaire? Peut-être pas. En revanche, on peut critiquer les dirigeants politiques qui esquivent les difficultés en faisant vibrer la fibre nationale, voire nationaliste. Comme si «les autres» étaient la cause de nos tourments! Et surtout, comme si sans eux, ou avec un peu moins d’eux, tout irait mieux, ou moins mal.

En Suisse, ce ne sont plus seulement les requérants d’asile qui suscitent une crainte diffuse, et généralement infondée, mais aussi, nouvelle catégorie, les travailleurs migrants, en particulier ceux au bénéfice de la libre circulation, qui font office de boucs émissaires. C’est désormais à cause d’eux que sévit la pénurie de logements et son corollaire la hausse des loyers, que les trains sont bondés au point qu’il n’y a plus à toute heure suffisamment de places assises pour tous les voyageurs et que se multiplient les encombrements qui font le désespoir des automobilistes en route pour leur travail.

«Bruxelles» vraiment?

Au plan européen, il paraît excessif, même surréaliste pour tout dire, que «Bruxelles» soit considérée comme la cause des difficultés. Bruxelles n’a évidemment rien à voir avec le surendettement de la Grèce ni avec l’évasion fiscale massive qu’on y pratique. Ni avec la détérioration de la compétitivité de l’économie italienne depuis une dizaine d’années. Ni avec le krach immobilier en Espagne intervenu après deux décennies de spéculation. Ni avec le fait que les gouvernements français n’ont pas présenté d’excédents des comptes publics depuis le milieu des années 70. Si tout va mal maintenant, la faute n’est pas chez soi. Il faudrait la rechercher auprès des eurocrates qui auraient imposé des politiques criminelles.

Chez nous, il est évident que les travailleurs migrants doivent aussi se loger et se déplacer. Lors de débats en relation avec l’initiative Schwarzenbach (votation du 7 juin 1970), la question de la pénurie de logements et des hausses de loyers avait été largement débattue. Pourtant à cette époque déjà, sans ces travailleurs migrants, de nouveaux logements, de nouvelles routes, de nouvelles écoles, de nouveaux hôpitaux n’auraient été construits au mieux qu’au compte-gouttes. Boucs émissaires hier, boucs émissaires aujourd’hui.

Il est bien sûr plus facile de s’exonérer de ses propres problèmes en les reportant sur d’autres, que de les assumer soi-même. Faut-il incriminer l’individualisme qui est la marque de nos sociétés contemporaines? Peut-être. Mais l’explication reste un peu courte. Georges Clémenceau avait déjà relevé: «Tel est le rôle historique de l’affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés.» Nos petites lâchetés individuelles et collectives sont une cause plus vraisemblable.

Oui aux subventions, non aux directives

Les pays membres de l’Union européenne veulent naturellement toucher les milliards d’aides et de subventions de Bruxelles destinées à l’agriculture, à la culture, aux équipements collectifs. Mais sous prétexte d’atteinte à la souveraineté nationale, ils n’acceptent pas ou très difficilement que la même instance puisse formuler des directives en matière de bonne gestion des deniers publics.

Les Helvètes sont assez d’accord sur le fait que le concours des travailleurs migrants est nécessaire pour que les entreprises industrielles et celles du secteur de la construction, les services hospitaliers, l’hôtellerie fonctionnent convenablement. Mais pour le surplus, ces personnes devraient être transparentes. Et comme elles ne le sont pas, beaucoup leur imputent la responsabilité des encombrements qui résultent pour l’essentiel de l’amélioration du niveau de vie.

Voyez, par exemple, cette brève information donnée tout récemment par l’ATS: en Suisse romande, une personne active sur huit travaille dans un autre canton que celui de son domicile; proportion en hausse de 40% en une décennie. A quoi il faut ajouter tous les déplacements professionnels à l’intérieur des cantons. Les travailleurs migrants ne jouent certainement qu’un rôle secondaire ou accessoire dans cette évolution. Pourtant, ils sont désignés comme la cause de ces inconvénients de la vie moderne que nous avons explicitement sinon implicitement acceptés, voire même appelés de nos vœux depuis des décennies.

Est-ce si compliqué de reconnaître et d’admettre que ces boucs émissaires sont en réalité des êtres humains qui sont pris dans les mêmes problèmes que tout un chacun, et qui n’en sont pas plus personnellement responsables que vous et moi?

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