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Panorama transgénique

Les plantes génétiquement modifiées ont 30 ans

Il y a trente ans, en mai 1983, le principe du transfert de gènes dans une plante était établi. Anniversaire peu fêté, les plantes génétiquement modifiées ayant connu une jeunesse plutôt difficile.

La Suisse n’a pas encore pris de décision ferme sur le traitement des plantes transgéniques; cet article propose une vue panoramique des enjeux en vue de contribuer à un débat raisonné dans le contexte particulier helvétique.

Trois questions préoccupent la revue scientifique Nature dans son dossier anniversaire Plantes transgéniques, promesses et réalités:

  1. L’arrivée du coton Bt de Monsanto a-t-il provoqué une vague de suicides de petits fermiers en Inde?
  2. Le maïs traditionnel du Mexique a-t-il été infecté par du maïs transgénique?
  3. Y a-t-il apparition de mauvaises herbes résistantes à l’herbicide Roundup (contre lequel les plantes transgéniques sont résistantes)?

Les réponses de Nature dans l’ordre: non, peut-être, oui.

C’est «non» statistiquement pour les suicides en Inde (des cas individuels ont certainement existé), c’est «peut-être» pour le transfert des gènes vers le maïs naturel (les études sérieuses divergent, avec avantage au «oui» pour le moment). L’apparition de mauvaises herbes résistantes au Roundup était prévisible, conséquence non directe de la transgénèse, mais de la monoculture, de l’absence de rotation de cultures, du mono-usage d’herbicide, du labour trop léger des sols; bref, le procès de l’agriculture industrielle. L’amarante (A. palmeri) – la mauvaise herbe en question – se répand rapidement; aux Etats Unis, elle affecte entre 18 et 35% des surfaces semées, selon les régions; elle est signalée dans 18 pays.

Notons que dans ce bilan des questions scientifiques difficiles, Nature ne pose pas la question de la toxicité spécifique des plantes transgéniques, les études fiables ayant dans l’ensemble conclu à l’absence d’effets aggravants – par rapport à l’agriculture intensive traditionnelle – sur la faune, flore ou la santé des personnes. Les débats sur la méthodologie et la traçabilité restent vifs.

Impact économique

Les terres arables de notre planète couvrent 1,5 milliard d’hectares (360 fois la Suisse); en trente ans, les cultures de plantes transgéniques se sont étendues sur 170 millions d’hectares (40 fois la Suisse). La FAO dénombre 1,3 milliard de personnes actives dans l’agriculture, dont 17 millions (selon ISAAA, une ONG proagrotech) actifs dans les cultures transgéniques; avec moins de 1% des fermiers et 11% des surfaces, ces cultures sont l’affaire de grandes exploitations, et restent aussi une affaire essentiellement américaine (USA, Canada, Brésil et Argentine plantent 80% des surfaces); concentration aussi sur le soja, transgénique à 80% aujourd’hui et occupant la moitié des surfaces cultivées. 

Sur les derniers quinze ans, 100 milliards de dollars auraient été gagnés par l’introduction des plantes génétiquement modifiées, selon une évaluation économique, par un gain de productivité et une réduction de l’usage de pesticides de 9%. (Ce dernier avantage pourrait s’amenuiser rapidement avec l’arrivée des mauvaises herbes résistantes).

L’Inde – cas intéressant pour la Suisse car les lots agricoles sont petits – autorise le coton Bt de Monsanto depuis 2002. Dix ans après, le coton transgénique occupait 90% des surfaces cultivées en coton. L’impact économique est éloquent: 24% d’augmentation du rendement (essentiellement la réduction des pertes par ravageurs), augmentation du bénéfice de 50%. Ces chiffres proviennent d’une rare étude scientifique (probablement) fiable, publique, sans conflit d’intérêt manifeste, mais modeste (quelques centaines de ménages paysans) et courte, sur 6 ans.

Elle relève néanmoins que l’achat des semences génétiquement modifiées coûte deux à trois fois plus cher que les semences conventionnelles, que ces cultures requièrent 20% plus d’eau, que l’usage des pesticides est réduit ou non selon les années, mais que le rendement à l’hectare reste meilleur (+ 50% ) sur toute la période étudiée, avec variabilité individuelle. L’avantage est durable, concluent les auteurs. 

Conclusion

Inde, Brésil, Chine et Argentine ont pris le train des cultures transgéniques, pour les cultures d’exportation du moins. Les trois premiers ont desserré l’étau des brevets Monsanto en développant graduellement leurs propres variétés, et les quatre ont obtenu des règles d’application plus favorables au fil du temps (par exemple, pas de brevet Monsanto en Argentine, royalties perçues par Monsanto au Brésil déclarées illégales). Ces pays ne prennent pas exemple sur l’Europe, qui semble avoir des soucis de riches, et ne constituera que 10% de la population mondiale à la fin du siècle.

A suivre avec un prochain article (DP 1998) sur le débat en Suisse et les conditions propre à ce pays.

Voir aussi DP 1339-1940, numéro spécial d’avril 1998: Le Génie génétique (36 pages).

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Discussion

  • 1
    Laurent Ducommun says:

    C’est une contribution très intéressante au débat sur les plantations transgéniques.
    Sans être du tout un Khmer vert, je suis néanmoins sensible aux problèmes environnementaux. Et j’ai l’impression que Gérard Escher oublie un élément fondamental dans son analyse globale des avantages et inconvénients des cultures transgéniques.
     
    Il écrit ainsi : « Inde, Brésil, Chine et Argentine ont pris le train des cultures transgéniques, pour les cultures d’exportation du moins ».
     
    Or exportation veut dire transport. Notre société mondiale globalisée paie les transports et les infrastructures nécessaires en partie par des taxes certes, mais surtout par les impôts. Le coût final des produits agricoles n’inclut de loin pas la totalité des coûts réels de transport. Si ces coûts étaient inclus, beaucoup de produits exportés et importés ne seraient sans doute plus concurrentiels par rapport à des produits indigènes.
     
    Avec aussi le développement fulgurant de l’achat ou de la location massive de terres, en Afrique par exemple, le coût réel du transport, en grand partie donc actuellement indirectement subventionné, est, à mon avis, le vrai problème politique et économique de l’alimentation mondiale globalisée.
     
    Ai-je tort ?
     

  • Il est malheureusement difficile de dresser une liste de tout ce qui n’aura pas été recherché, découvert et mis en application pratique en raison des diverses craintes et autres moratoires contre les plantes génétiquement modifiées. Espérons que la recherche suisse aie survécu et n’aie pas été irrémédiablement distancée.

  • 3
    Richard Lecoultre says:

    Quel est le but de la recherche et de la culture des plantes transgéniques ? Nourrir la population ou enrichir Monsanto et Cie?
    On s’évertue de nous faire croire le premier terme, mais c’est le second qui s’avère de plus en plus.

Les commentaires sont fermés.