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Les effets secondaires de l’initiative du GSsA

La suppression de l’obligation de servir éloignerait l’armée du contrôle démocratique

Photo DonkeyHotey
Photo DonkeyHotey (licence CC)

L’initiative «Oui à l’abrogation du service militaire obligatoire» du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), validée par la Chancellerie fédérale au début de l’année 2012, est largement appuyée par le parti socialiste suisse.

A priori, cette prise de position ne mériterait même pas d’être discutée tant elle semble évidente. En effet, en forçant un peu le trait, le rejet par la gauche de tout ce qui a trait à la chose militaire fait partie de son ADN, et ce pour des raisons idéologiques, sociologiques et historiques bien réelles, et souvent indiscutables, si l’on se souvient de la fusillade du 9 novembre 1932 à Genève, par exemple. Pourtant, l’adoption de cette initiative par le peuple déboucherait sur une situation paradoxalement contradictoire avec certaines des valeurs fondamentales prônées par les partis de gauche.

Il faut souligner qu’un service militaire volontaire dissocié d’une obligation de servir générale, tel que proposé par l’initiative, correspondrait, même masqué par des euphémismes plus ou moins habiles, à une professionnalisation de facto de l’armée suisse. Cela va de pair avec un processus de privatisation de la force armée, comme la généralisation de ce modèle dans le monde occidental durant les dernières décennies permet de l’observer.

En effet, la professionnalisation d’une armée engendre inévitablement, principalement pour des raisons de coût, un recentrage vers son cœur de métier; l’entraînement aux missions de combat, et, en corollaire, une externalisation de plus en plus étendue des fonctions de soutien, pourtant indispensables au fonctionnement de l’institution. De nos jours, ce phénomène a atteint de telles proportions aux Etats-Unis que l’US Army serait par exemple incapable d’entrer en campagne sans une noria de sociétés (contractors) se répartissant de juteux contrats. Si l’exemple américain est extrême, cette logique est bel et bien à l’œuvre dans de nombreux autres pays, à commencer par la France et le Royaume-Uni. In fine, cette évolution débouche sur un véritable droit de veto octroyé par les Etats au secteur privé quant à l’usage de la force armée.

Un des arguments les plus évoqués par les partisans de l’initiative est la modernité supposée des armées de «volontaires» comparée à l’obsolescence présumée des armées de conscription depuis la fin de la guerre froide. Remonter aux sources contemporaines de cette modernité n’est néanmoins pas inutile.

Comme bien souvent pour ce qui touche aux évolutions militaires récentes, le mouvement est parti des Etats-Unis. Durant les années 70, ce pays se lança en effet dans un processus de professionnalisation. Une des causes majeures de celui-ci fut la défaite américaine durant la guerre du Vietnam, qu’un puissant courant révisionniste ne tarda pas à attribuer à la fragilité de l’opinion publique nationale face aux images d’appelés du contingent, victimes des combats. Opter pour l’emploi de soldats professionnels, bien moins liés au corps social que des conscrits, devait permettre de rétablir les marges de manœuvre perdues par une classe politique tenue pour responsable par l’opinion publique de la mort d’appelés dans des guerres expéditionnaires.

La guerre d’Algérie n’est sans doute pas étrangère non plus à la continuation par la France d’une armée à deux vitesses, composée de quelques régiments professionnels engagés dans des opérations de guerre en Afrique, alors que les appelés étaient intégrés dans les unités chargées de la défense du territoire métropolitain, avant qu’une professionnalisation totale ne soit mise en place sous le premier mandat de Jacques Chirac.

Bref, professionnaliser une armée permet aux femmes et aux hommes politiques d’un pays d’entrer en guerre tout en limitant l’impopularité de leur décision, seule une petite fraction, en général politiquement peu active, de la population en subissant les conséquences les plus meurtrières. En effet, sociologiquement, un des principaux viviers de recrutement de militaires professionnels réside dans les classes sociales les plus pauvres. Ce point est peu contestable et il suffit de regarder autour de soi pour se rendre compte que rares seraient les universitaires souhaitant s’engager comme simples soldats de métier à l’issue de leurs études.

S’il est bien sûr faux de dire qu’une armée professionnelle est en elle-même plus belligène qu’une armée de conscription, le coût en politique intérieure de son engagement dans des opérations lointaines est grandement abaissé, car les soldats tués, traumatisés et handicapés au cours de celles-ci proviennent plutôt des segments défavorisés de la société. Certes, le service militaire n’est actuellement pas universel de par le nombre très important de réformés, mais faut-il pour autant supprimer un système imparfait visant à l’égalité en faveur d’un autre, fondamentalement inégalitaire?

Au demeurant, si, pour reprendre un terme militaire, l’horizon stratégique du PS et du GSsA est l’abolition pure et simple de l’armée, rien ne garantit qu’il se rapproche, même après une acceptation par le peuple de l’initiative «Oui à l’abrogation du service militaire obligatoire», compte tenu de la constance du rapport de force politique en Suisse. La gauche aura alors initié l’avènement d’une armée professionnelle, débouchant inévitablement sur une privatisation partielle du monopole de la violence détenu par l’Etat, tout en abaissant le coût politique d’une participation à des actions armées, et en reportant le coût humain de ces dernières sur les populations les plus économiquement fragiles du pays: soit, en d’autres termes, à faire payer le plus atroce des impôts que puisse lever une collectivité, celui du sang, aux membres les plus démunis de celle-ci.

Il est parfois des situations où l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Membre du parti socialiste à Lausanne, Adrien Fontanellaz est l’animateur du blog d’histoire militaire militum Historia.

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Discussion

  • 1
    Daniel Schöni

    Il y a deux choses qui me dérangent dans cet article, dont je ne partage pas les conclusions.
    Tout d’abord, je ne vois pas pourquoi la professionnalisation devrait automatiquement entraîner une privatisation. L’école obligatoire est professionnelle, la police est professionnelle… sans automatiquement devoir être privatisée. Il peut en aller de même avec l’armée. Surtout en Suisse, où la démocratie directe permet de contrer une évolution indésirable.
    De même, le paragraphe qui évoque « une externalisation étendue des fonctions de soutien » ne concerne pas une armée qui se veut défensive. L’armée suisse n’a pas pour fonction de se projeter sur des théâtres d’opérations africains ou moyen-orientaux, et la comparaison avec les armées américaines, françaises ou britanniques est trompeuse. Il vaudrait mieux comparer avec des pays comme la Suède ou l’Irlande…
    Enfin, l’évolution générale qu’on observe vers des armées professionnelles est surtout due aux mutations technologiques de « l’art de la guerre », même si ces dernières ont pu être encouragées par les événements historiques cités. Les troufions qui pétouillent dans une jeep pendant des heures avant d’aller creuser un trou, puis de le reboucher, avant d’aller faire des exercices de marche au pas… c’est une plaisanterie qui n’est pas digne d’une politique de défense efficace au XXIe siècle. Les compétences nécessaires à la guerre moderne impliquent un engagement dans la durée qui n’est pas à la portée des amateurs occasionnels.
    A mon sens, la gauche réformiste s’engage dans un combat d’arrière-garde si elle se mobilise en faveur de l’armée de grand-papa que la Suisse n’arrive pas à réformer de manière décisive, et qui continue à se préparer à la deuxième guerre mondiale. De plus, « l’obligation de servir » est devenue une fiction, comme j’essaie de le montrer dans ce billet : http://pikereplik.unblog.fr/2012/12/12/lobligation-de-servir-de-ceux-qui-restent/. Dans ces conditions, j’attends de la gauche qu’elle s’attaque résolument à une fiction qui entérine une inégalité difficilement acceptable.
    Cette initiative, même si elle n’arrive pas forcément au meilleur moment, pose une importante question de fond. Elle mérite une meilleure réponse.

    • Bonjour,

      Voici quelques éléments de réflexions que je peux ajouter à la suite de votre commentaire.

      La tendance à aller vers une privatisation des fonctions de soutien, comme je l’indiquais, et bien entendu en partant du principe que le professionnalisation se fait à budget constant, est liée à des questions des coûts. Cependant, je ne prétends pas que le phénomène est instantané, et à ce titre, la réforme suédoise me semble trop récente pour en tirer des conclusions dans un sens ou un autre. Par ailleurs, les fonctions de soutien d’une armée, où, en d’autres termes principalement la logistique et l’entraînement, lui sont essentielles, indépendamment de sa posture stratégique ou opérative, que celle-ci soit offensive ou défensive.

      Votre affirmation sur l’absolue nécessité de faire appel à des militaires professionnels du fait des évolutions de la guerre moderne vous appartient. J’avoue, pour ma part, être beaucoup plus réservé à cet égard, mais il s’agit, il est vrai, d’une question très complexe, sur laquelle nous pouvons débattre si vous le souhaitez.

      Enfin, je pense que plusieurs points de l’article répondent déjà à vos autres observations. Je doute donc que les répéter ait un quelconque impact sur votre opinion.

      Pour finir sur une note moins polémique, j’en profite pour vous complimenter sur votre blog, que je suis depuis longtemps avec intérêt.

      Cordialement

  • 2
    Dommen Edouard

    En outre, une armée professionnelle est plus encline à l’ingérence politique interne – répression, coups d’État… et mieux adaptée à sa mise en œuvre.

1 Rétrolien

  1. […] Les effets secondaires de l’initiative du GSsA, article de M. Fontanellaz dans Domaine Public. […]

    Cité par PS: Non à la privatisation de l'armée - Les Observateurs - 2 juillet 2013 à 8 h 35 min

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