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Démocratie: la cassure, en Suisse aussi

«La Cassure – L’état du monde 2013», ouvrage collectif dirigé par Bertrand Badie et Dominique Vidal, 264 pages, éditions La Découverte, 2012

Le «printemps arabe» est en révolte contre les dictatures. Les démocraties occidentales sont plombées par le discrédit de la classe politique. La planète est en crise. «L’état du monde 2013»  analyse les origines de la cassure entre la société et ses dirigeants politiques.

Les causes sont diverses. Au Sud, c’est l’échec du transfert dans les sociétés post-coloniales du modèle de l’Etat-nation comme on installe une usine clés en main. Le «printemps arabe», par contagion, a attisé le rejet de la classe politique dans les pays occidentaux, rejet déjà décrit par Andreas Gross dans son rapport de 2008 au Conseil de l’Europe (DP 1785). Les régimes démocratiques sont construits sur l’Etat-nation du 19e siècle, garant du bien-être de la société et de la justice redistributive. La mondialisation a progressivement miné le système. Le territoire national n’est plus celui où l’on peut maîtriser les problèmes économiques et sociaux ni les défis environnementaux. La révolution informatique accélère le phénomène. Aux délocalisations économiques dévoreuses d’emplois s’est ajoutée la fluidité dévastatrice des flux financiers. Vidé de ses pouvoirs, l’Etat n’est plus le protecteur apprécié de la population.

A cela s’ajoutent, après la chute du Mur, la régression des idéologies et la domination de la pensée économique. Le pouvoir politique est jugé impuissant, voire corrompu. Les grands partis et leurs élites autrefois respectées ne mobilisent plus une opinion fidèle. La population est volage. Elle passe d’une liste à l’autre ou s’abstient. La participation aux élections dégringole.

Ce discrédit de la politique traditionnelle ouvre la voie aux formations qui préconisent des solutions simples, mais inefficaces. Les extrêmes, de droite comme de gauche, veulent «sortir les sortants» jugés incapables de défendre autre chose que leur propre pouvoir. On dénonce l’autre qui menace l’identité nationale. On préconise d’abolir la mondialisation au lieu de la comprendre ou de la réformer. Les grandes réunions internationales G8 ou G20, qui se soldent par de solennelles déclarations sans résultat concret, confortent la vision pessimiste et cynique du politique. Rongée par l’abstention, la démocratie occidentale tente de se réinventer par de nouvelles mobilisations: les «indignés» en Espagne, en Grèce, au Portugal, mais aussi à Wall Street.

En Suisse, le taux d’abstention aux élections ne s’aggrave pas. «L’état du monde 2013» ne mentionne pas cette exception. Elle s’explique par le fait que le peuple peut sanctionner les élus par initiative ou référendum.

La refondation démocratique de l’Occident passerait-elle par le modèle helvétique? C’est ce qu’affirment en France François Bayrou ou Marine Le Pen. Mais, si la soupape de sécurité de la démocratie semi-directe permet d’éviter les explosions sociales, on ne peut affirmer qu’elle permet de dégager des solutions efficaces contre les méfaits de la mondialisation, par exemple en interdisant les minarets ou même les rémunérations abusives. Le pouvoir direct des électeurs n’empêche pas non plus la perte de crédibilité de nos élus. En Suisse aussi, la cassure existe.

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Discussion

  • 1
    Benoit Genecand says:

    Vous décrivez un Etat impuissant face aux courants de la mondialisation et une population désenchantée parce que l’Etat ne peut pas tout. Je pense que ces deux constats sont erronés :
    les Etats Nations ont rarement été aussi puissants et intervenants que maintenant. La crise financière a entamé durablement le pouvoir privé. L’Etat est partout le premier acteur économique. Parfois, comme en France, il représente même 56% du l’activité nationale : 56%! Si on prend un exemple plus local : à Genève, l’Etat cantonal a dépassé (avec 22%) la place financière depuis 2/3 ans. Ce n’est pas l’incapacité de l’Etat qui doit inquiéter.
    La population européenne est désenchantée parce qu’elle a été nourrie de promesses de progrès continuels et que le progrès a été assimilé progressivement à une amélioration des conditions financières individuelles. En clair, chacun devait gagner plus demain qu’aujourd’hui. Avoir son emploi garanti et sa retraite assurée. Vivre plus longtemps en bonne santé et pouvoir changer les organes déficients (hanche, genoux etc) dès que besoin…
    En grande partie, ces promesses ont pu être tenues, même inégalement pendant quelques décennies après guerre. Et puis, il a bien fallu se rendre compte que ceci n’est qu’un jeu de l’avion. Et que peut-être, ce jeu n’en vaut pas la chandelle.
    Mais penser aujourd’hui encore que l’accroissement du pouvoir étatique va améliorer la situation, me paraît très éloigné de la réalité.

    • 1.1
      Tony S says:

      Vous avez parfaitement raison en affirmant que les Etats n’ont jamais été aussi puissants et intervenants que maintenant. Mais vous faites un dangereux raccourci en affirmant que l’accroissement de l’Etat ne va pas contribuer à améliorer la situation. Est-ce à dire que plus d’Etat ne ferait qu’aggraver la situation? Que la solution serait moins d’Etat?
      Si l’on examine plus en détail cette période de l’après-guerre, l’Age d’Or pour l’Europe occidentale, on constante effectivement une progression de la natalité, du niveau d’éducation, des soins médicaux, des infrastructures… Or tous ces progrès relèvent soit directement, ou indirectement des compétences de l’Etat. A cette époque (entre 1950 et 1970) le taux marginal supérieur de l’impôt sur le revenu se situait en France entre 70 et 80 %. Aujourd’hui il n’est plus que de l’ordre de 45 %. Cet Etat a donc perdu près de 30 % de ses revenus en l’espace de 30 ans, soit 10 % par an. Une telle baisse de moyens a forcément des conséquences: réduction de l’accès au soins, système d’éducation en faillite, etc. Mais que s’est-il passé entre temps? Rien de moins que l’émergence d’un nouveau dogme économique dont les défenseurs étaient Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Les réactions ambivalentes provoquées par la disparition de cette dernière prouvent bien avec quelle violence ce dogme s’est imposé.
      Je vous rejoins une dernière fois en disant que l’accroissement du pouvoir étatique ne va rien améliorer à la situation. Mais un Etat nabot offrant son territoire à l’économie de marché ne sera pas plus efficace. C’est d’un Etat volontaire et au service de sa population que nous avons tous besoin.

  • 2
    Richard Lecoultre says:

    Pendant des siècles, l’homme a rêvé d’améliorer sa situation grâce aux progrès de l’économie, secondés par les progrès de la finance. Depuis le triomphe du néolibéralisme à l’américaine, c’est l’homme qui est au service de l’économie, et l’économie au service de la finance.
    Quand à l’esprit de justice qui devrait juguler de trop grandes embardées, il est de plus en plus remplacé par un juridisme stérile et ruineux, lui aussi inféodé à la haute finance.

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